vendredi 8 février 2019

#Projet3Mois - Comment Louis-Joseph WALENTIN a tiré le mauvais numéro lors de la conscription... (Saison 2, Episode 2)

Mes recherches entamées dans le cadre de mon #Projet3Mois se sont poursuivies ces dernières semaines. Dans ce deuxième épisode, j'ai essayé de reconstituer un moment marquant de la vie de Louis-Joseph WALENTIN : la conscription. En effet, en juin 1807, alors qu'il n'avait pas encore 19 ans, il dut malheureusement quitter sa famille pour partir combattre dans les troupes de l'Empereur. Il y restera plus de quatre ans. 

Voyons comment, à partir des documents d'archives, de publications et d'études historiques, j'ai pu reconstituer les semaines de l'année 1807 qui ont bouleversé la jeune existence de Louis-Joseph.


La conscription : les bases du recrutement militaire de l’an VI à 1814

La conscription est apparue par la loi du 19 fructidor de l’An VI, également appelée « Loi Jourdan-Delbrel », qui restera en vigueur jusqu’en 1814 (Pigeard, 1997). Le principe de la loi est simple : « Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie ». Ainsi, tous les jeunes de 20 à 25 ans doivent être inscrits sur les registres communaux. Ils sont ensuite répartis en 5 classes et chaque année, une ou plusieurs classes sont appelées en fonction des besoins militaires.

Les levées sont commandées par un organisme central annexé au Ministère de la Guerre. Un sénatus-consulte arrête ensuite le contingent national et un décret impérial fixe la date de la levée. Les effectifs sont ensuite répartis par département. A son tour, le préfet répartit les effectifs par arrondissement et ce sont les sous-préfets qui chiffrent les contingents par canton.

La levée des conscrits de 1808 en Moselle 


Depuis octobre 1806, la France fait face à une coalition formée par le Royaume-Uni, la Russie, la Suède et la Prusse. Pourtant, malgré ses victoires en Prusse, Napoléon subit de lourdes pertes et la bataille d’Eylau, le 8 février 1807, fut une véritable boucherie. L’Empereur fait donc lever la classe 1808 dès le mois d’avril 1807 et demande 80 000 hommes. Les jeunes partiront donc avec plus de 20 mois d’avance sur l’âge légal.

Le département de la Moselle doit fournir 848 conscrits dont 636 pour l’active. C’est le préfet Vaublanc qui est en charge des opérations (Kappaun, 1987).


La faute à pas de chance… ou comment tout est une question de statistiques

En 1807, Louis-Joseph vit avec sa mère, Catherine VALENTIN, et son beau-père, Jacques REGULIER dans la commune des Étangs, située dans le canton de Vigy. Le chef-lieu est à environ 10 km de routes et chemins du domicile de la Louis-Joseph.

Les Etangs, Lüe et Vigy (Fond de carte : Carte d'Etat-Major - IGN - Géoportail)

Comme dans chaque commune, le maire des Étangs doit réaliser la liste alphabétique des jeunes selon un cadre fourni par le préfet. Étant donnée la taille relativement modeste de la commune, la liste des conscrits ne devait pas être très longue.

D’après les données démographiques historiques, la population de la commune des Étangs devait être d’environ 450 personnes en 1807 (Source). Je me suis demandé quel était le nombre de jeunes hommes de la classe 1808 et résidant dans la commune. Dans un premier temps, on peut considérer les naissances de 1788. Les registres paroissiaux nous indiquent quatre garçons pour cette année.

D'une autre façon, je me suis intéressé aux statistiques démographiques du début du 19ème siècle en Moselle. En 1807, on peut estimer que la population de la Moselle était d’environ 390 000 personnes (source Wikipédia) et celle du canton de Vigy était d’environ 10 000 habitants (Source: Kappaun, 1987).

Si je ne vous ai pas perdu, continuons encore avec quelques statistiques. Dans le tableau suivant, j’ai essayé d’évaluer, au regard des informations en ma possession, quel était, statistiquement, le nombre probable de conscrits venant du canton de Vigy, puis de la commune des Étangs. Je me suis basé sur les chiffres statistiques du Préfet Colchen qui donnait pour l’An 9, une population estimée de 4000 personnes de 20 ans (dont environ 2000 hommes) pour une population de 339 171 habitants. Cela signifie que les hommes de 20 ans représentent environ 0,6% de la population totale.


Ma méthode de calcul donne des résultats proches des chiffres réels des conscrits du canton de Vigy pour l'année 1812, avec un contingent légèrement plus important (25 conscrits).


A partir de ces quelques chiffres, on voit que les conscrits de la commune des Étangs devait se compter sur les doigts d'une main. En définitive, Louis-Joseph avait une "chance" sur trois de tirer le mauvais numéro...


Le tirage au sort et son cérémonial 


Huit jours avant le tirage au sort, et en plus des affiches et publications, les jeunes conscrits reçoivent du maire une convocation personnelle pour se rendre dans le chef-lieu de canton. Le jour J, les jeunes gens sont présentés au sous-préfet en présence des maires, de la maréchaussée et du capitaine de recrutement. Pour le canton de Vigy, ils devaient donc être une soixantaine de jeunes hommes.

Source : https://www.napoleon-histoire.com/volontaires-et-conscrits-sous-la-revolution-et-lempire/

Le tirage est réalisé au moyen de bulletins imprimés sur lesquels sont portés des numéros allant de 1 jusqu'au nombre de conscrits. Ces bulletins sont mélangés dans une urne de forme ronde et en verre blanc, visible de tous (Dumas, 1811). Ainsi, chaque conscrit est appelé pour tirer un bulletin, et plus le nombre est petit, plus le risque est grand de devoir marcher et entrer dans l’armée.

Après le tirage au sort, les conscrits sont appelés pour un examen : taille, observations physiques, infirmités… En cas de taille inférieure à 1,49 m ou de handicap physique, il sera réformé.

Finalement, dans ce jeu du hasard, Louis-Joseph n’aura pas eu de chance et sa taille de 1,65 ne l'empêchera pas de partir...


Les seules solutions : déserter, ou payer pour se faire remplacer 


A ce stade, il n’existe plus beaucoup de solutions pour Louis-Joseph pour ne pas partir. Soit il décide de déserter (à ses risques et périls), soit il trouve un moyen de se faire remplacer.

Il existe un délai de cinq jours après les opérations de tirage au sort, pour que le conscrit puisse substituer le nom d’un réserviste au sien du même canton et de la même classe (Source). D’après Kappaun, le remplacement était en moyenne de 100 francs, parfois beaucoup plus. D’autres sources mentionnent des montants de plus de 2000 à 6000 francs…

On sait qu’au début du 19ème siècle, en Moselle, le salaire moyen d’un journalier, en campagne était de 1,12 francs (Colchen, 1802). 100 francs équivalaient donc à 90 jours de travail pour un manœuvre comme Louis-Joseph. Cela était considérable (et encore, ce n’est que le tarif le plus faible que j’ai relevé).

L’affectation aux unités et le départ. 


Après ces délais, l’officier de recrutement de l’arrondissement affecte les jeunes gens à des unités précises. Ils sont ainsi convoqués au chef-lieu du département. A Metz, les conscrits sont cantonnés au Couvent des Carmélites avant d’être acheminés vers les dépôts d’unités.

Finalement, Louis-Joseph sera affecté au 13ème régiment d’infanterie légère, tout comme près de 150 jeunes mosellans de cette levée de 1808. Il partira le 5 juin vers Ostende.


Dans le prochain épisode, je m'attarderai un peu plus sur les 150 conscrits partis en juin 1807 dans le 13ème régiment d'infanterie légère, pour continuer dans les statistiques... Quelle était leur taille moyenne ? leurs métiers ? la couleur de leurs cheveux... ?

*****

Sources :


COLCHEN Jean-Victor, 1802. Mémoire statistique du département de la Moselle : adressé au ministre de l'Intérieur, d'après ses instructions. Impr. de la République (Paris), 196p.[En ligne

DUMAS, Mathieu, 1811. Instruction générale sur la conscription. F. Didot (Paris) 531p. [Enligne

KAPPAUN Bernard, 1987. La conscription en Moselle sous le 1er Empire. In : Les Cahiers Lorrains, 1987, N°2, pp. 181-201. Société d'histoire et d'archéologie de la Lorraine. [En ligne 

PIGEARD Alain, 1997. La loi Jourdan-Delbrel du 19 fructidor an VI : application et évolution en France du 5 septembre 1798 au 4 juin 1814. Thèse soutenue sous la direction de Jean Bart. Université de Bourgogne. 437p.

STREIFF Jean-Paul, 2017.  L'impôt du sang : la circonscription dans le département de la Meuse (1800-1815) - Projet Empreinte militaire en Lorraine [En ligne].

VIARD Paul, 1924. Études sur la conscription militaire napoléonienne. La désignation des « conscrits appelés à marcher » de 1800 à 1813 dans le département du Nord. In: Revue du Nord, tome 10, n°39, août 1924. pp. 169-197. [En ligne]

Archives départementales de la Moselle :

  • Affectation et contrôles de départ.  Infanterie légère (9e/24e régiments). Archives départementales de la Moselle, 2R8.
  • Registres de la paroisse des Étangs - BMS (1779-1789). Archives départementales de la Moselle 9NUM/203ED1E3 [En ligne]


 

14 commentaires:

  1. Superbe enquête, qui va me donner des idées et des pistes de recherche, pour mon ancêtre qui lui a été remplaçant, un peu plus tard, mais je vais partir de tes sources pour en savoir plus :)
    J'attends l'épisode 3
    Et j'aime beaucoup ton idée d'image mise en avant, commune à une série, que je viens d'ailleurs de te piquer
    Alors mercci pour tout

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    1. Merci Brigitte pour ton commentaire et heureux que mon article t'ait donné des idées !

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  2. Encore une fois bravo pour ce superbe article. Je pense que nous avons tous parmi nos ancêtres des jeunes hommes qui ont été confrontés à la conscription. Il me reste beaucoup de recherches à faire sur eux, donc en attendant je lis tes billets avec avidité !

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    1. Effectivement Christelle, la conscription a été le plus souvent redoutée par nos aïeux et j'imagine que le tirage au sort devait rendre ce moment encore plus pénible !

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  3. Vraiment bien documenté, c'est un pan de recherches que je n'ai pas encore exploré.
    Merci pour ces lectures.

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    1. Merci Catherine ! Il y a aussi de mon côté d'autres pans de recherche que je n'ai pas encore exploré :)

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  4. Bravo Sébastien, travail de recherches et synthèse impeccables et un éclairage sur une situation que nous avons tous rencontrée dans nos généalogies (même chez les Basques adeptes de l'insoumission !). Personnellement, j'ai appris beaucoup en lisant ton billet.

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    1. Merci Marie pour ton commentaire et content d'avoir pu t'offrir un billet instructif !

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  5. Formidable, Sébastien. Un destin individuel parfaitement contextualisé, documenté, sourcé, excellemment présenté et écrit (comme tous les articles de ton blog) ! J'espère qu'un jour tes ancêtres t'emmèneront faire des recherches dans le Poitou.

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    1. Merci Raymond pour tous ces compliments ! J'éprouve réellement du plaisir à réaliser toutes ces recherches et à contextualiser et je suis heureux que ce plaisir transparaisse à la lecture de mes articles !
      Par contre, pour les ancêtres en Poitou, ça risque d'être compliqué... mais qui sait ?

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  6. Cet article très documenté devient une référence pour nos recherches.
    Et nous voilà à ouvrir nos arbres pour vérifier lesquels de nos ancêtres étaient concernés au XVIIIe …

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    1. Merci Marie pour ton commentaire et ce gentil compliment ! J'espère que la suite pourra également t'offrir d'autres idées de recherches !

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