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samedi 3 novembre 2018

#ChallengeAZ 2018 - Lettre C écrite à CLAUDEL Eugénie, née BOLZINGER

Troisième jour du #ChallengeAZ 2018. Cette année, j'ai choisi de rédiger chaque jour une lettre à l'un de mes aïeux ou collatéraux. Des lettres pour interroger, pour rendre hommage, ou tout simplement pour dire ô combien certains de mes aïeux me manquent... 

Pour la lettre C, j'ai décidé d'écrire une lettre posthume à une collatérale : Eugénie CLAUDEL, née BOLZINGER. Elle était la tante par alliance d'un cousin de mon arrière-grand-père. Pourquoi lui écrire pensez-vous ? Et bien Eugénie est, à mes yeux, une grande dame. Une dame qui a donné sa vie pour ses idées. Résistante pendant la seconde guerre mondiale, elle a été déportée dans le camp de Ravensbrück en 1943 où elle mourra gazée en avril 1945.


***


Samedi 3 novembre 2018,
Madame, 

C'est avec un très grand honneur que je vous écris cette lettre. Par ces mots, je souhaite vous faire part de mon admiration pour votre courage, votre engagement et l'ensemble des actes qui vous ont malheureusement conduite à la mort.

Vous êtes née au village de Veymerange, un jour de décembre 1885 dans un territoire annexé par l'Empire allemand depuis près de 14 ans. Puis, en 1914, la guerre éclate. Sans doute a-t'elle fait naître en vous l'espoir d'un retour de la Moselle à la France ? Lorsque enfin l'Armistice est signé le 11 novembre 1918, vous aviez 32 ans. Je ne connais pas votre réaction du moment, mais j'imagine que vous avez vécu cela comme un soulagement, malgré les incertitudes de ce moment si particulier.

Quelques années plus tard, par un beau jour de juillet 1924, vous avez épousé à Hayange Henri CLAUDEL, un homme de votre âge, originaire de la Petite Raon, dans les Vosges. Malheureusement, vous n'aurez aucun enfant.

En 1939, la guerre éclate. C'est d'abord la drôle de guerre, puis l'invasion allemande durant l'été 1940. La Moselle et l'Alsace sont à nouveau annexées. Vous deviez être abattue.

Un an plus tard, en juin 1941, vous êtes expulsée avec votre époux en zone non occupée. Vous arrivez dans la commune de Murol, dans le Puy-de-Dôme. Vous habitiez une petite maison située à côté de la boulangerie. C'est ici que votre engagement dans la résistance prendra tout son sens. En 1942, avec votre mari, vous entrez en contact avec le commandant Paul JOHANNES, alias Jansen, votre neveu, qui était alors chef d'un réseau clandestin de contre-espionnage basé à Clermont-Ferrand. La résistance devient une affaire de famille et vous mettez votre maison à disposition pour un service de radio de contre-espionnage dans le cade du réseau de Résistance du Poste 113.

En juin 1943, les allemands arrêtent un membre du réseau auquel vous appartenez. Les mains écrasés avec un marteau, sous la torture, il cède. La Gestapo fait alors une descente dans toute la vallée et vous arrête. Votre voisine se souvient vous avoir dit "aurevoir", en sachant bien qu'elle ne vous reverrait plus. A ce moment, vous pleurez, les mains cachant votre visage.Vous partez.

Votre époux aura plus de chance car il a réussi à se cacher à la boulangerie sous le pétrin et des sacs de farine.

Le 9 juillet 1943 vous êtes incarcérée avec votre nièce à la prison militaire de Clermont-Ferrand, puis vous êtes conduites au fort de Romainville en octobre 1943. La suite ne laisse guère de doute. J'imagine votre situation... ou non. Je ne peux imaginer ce que vous avez enduré

31 janvier 1944. Un train part de Compiègne avec à son bord  959 femmes dont vous et madame De Gaulle Anthonioz. Vous êtes amassées dans des wagons à bestiaux. Ce convoi est également appelé le convoi des 27000, en référence à la série des immatriculations faites à l’arrivée au camp. Aux yeux des nazis, vous devenez le matricule n°27359.

Madame, ce que vous avez vécu, je ne peux l'imaginer. Je veux croire en tout cas que même dans ces moments de barbarie et d'inhumanité, vous avez gardé votre dignité de femme. En voyant les photographies de cette époque, je ne peux qu'être pris de malaise et d'une profonde tristesse.
 
Source : http://www.racontemoilhistoire.com
Avril 1945. La fin de la guerre approche et le pouvoir nazi est pris en étau. C'est la panique la plus totale et le sort des prisonnières du camp ressemble à un mauvais jeu de hasard. Sous la pression de la Croix-Rouge internationale suédoise et danoise, une partie des françaises eut la chance de pouvoir partir pour la France. Ainsi, le matin du 5 avril, vous êtes appelées pour vous regrouper avec vos camarades au Block 31.  Le tri s'opère. Les déportées tondues à cause des poux, les malades et les juives sont sorties du rang et devront rester. 

En ce jour d'avril 1945,  sans doute étiez-vous malade ?

Quelques jours plus tard, la petite flamme qui vacillait et résistait au fond de votre âme s'est éteinte pour toujours. 

Gazée.

Madame, votre courage mérite toute la reconnaissance d'un pays. Vous avez ainsi obtenu la mention "Mort pour la France" et reçu la Croix de Guerre avec Étoile de Vermeil. Que votre engagement soit pour nous tous un exemple.

Veuillez recevoir, madame, l'expression de ma sincère et profonde admiration.



***

Vous comprendrez à la lecture de cette lettre que son histoire m'a profondément touché, bouleversé, voire bousculé. On se rend compte aujourd'hui que la paix ne tient souvent qu'à un fil et que nous devons tous être des résistants face aux horreurs et aux crimes, pour ainsi faire valoir notre dignité d'être humain.

Quelques liens et sources :

http://www.resistances-morbihan.fr/ravensbruck-3/
http://www.memoresist.org/resistant/eugenie-claudel-nee-bolzinger/
http://www.bddm.org/liv/details.php?id=I.175.#CLAUDEL
http://blogue-ton-ecole.ac-dijon.fr/matricule35494/2016/11/06/la-liberation-du-camp-de-ravensbruck-avril-1945-c-clergue/
Le parcours d'Eugénie Claudel a été reconstitué grâce à son dossier de résistance (SHD - Cote GR69214)

jeudi 22 février 2018

#RMNA 2018 - Episode 2 : Paul et son amour de la France

Deuxième article de la première saison de #RMNA – Raconte-Moi Nos Ancêtres. Le principe est simple:  prendre une année comme point de départ d'une saga ou d'une série d'articles. Pour cette saison, notre point de départ à tous est l'année 1918.

Après le parcours de mon arrière-grand-père et de mon grand-père, je vous propose de découvrir un autre point de vue de ces mosellans qui ont combattu sous l'uniforme allemand en 1914-1918. Voici le destin de Paul JOHANNES, cousin par alliance de mon arrière-grand-père, pour qui, l'amour de la France et "l'esprit de 1918" le conduiront s'engager pour sa patrie en 1939.

Deux soldats à la fin de la guerre


Mercredi 19 juillet 1918

Au petit matin, couchés sur un abri de repos, deux soldats habillés en uniforme allemand Feldgrau* échangent quelques mots. Ils sont au milieu de la forêt de Bazancourt dans la Marne. Ils parlent en français :
 - On n’a pas idée de venir au monde un 14 juillet, mon cher Paul ! Quel anniversaire, pour une fête nationale, pauvres aïeuls !
- Tu es difficile, mon vieux Georges. Ça n’a pourtant pas manqué de feux d’artifice, ni de gâteries, ni d’honneurs. Ils t’ont servi, signe de grands jours, la « Eiserne Portion » (vivres de réserve) ! 
Ceux qui se laissent ainsi aller à la raillerie sont deux jeunes « Malgré-Eux » lorrains.
- Regarde ce que j’écris à maman. 
Georges prend la carte postale que lui tend Paul et y lit : « Ma bonne maman ! Nous venons de fêter avec joie mon 19e anniversaire ; joie d’autant plus grande que la guerre me semble gagnée et qu’à cette allure, elle doit finir bientôt… Je continue à rester prudent… ».
- Tu ne manques pas de culot de mettre ça sur une carte postale ! 
Puis les deux camarades se regardent longuement, les yeux brillants. Devant eux, sur cette terre de Champagne à l’aspect funeste et désolé, monte, à mesure que leurs souffrances vont grandissant, les premières lueurs de la délivrance.

Dimanche 10 novembre 1918

Une agitation bouleverse les troupes. Paul et Georges se trouvent à côté de Sedan. Exténués, vidés, ils se sont blottis contre les ruines d’une ferme. Leur cœur bat à se rompre : d’après un renseignement venu du bureau du régiment, les Alsaciens-Lorrains doivent être renvoyés dans leurs foyers dès demain…

Cependant, les éclairs des canons et ceux des obus continuent à illuminer la nuit. Le matin, le régiment se replie enfin, mais tout à coup, un fracas formidable : les obus tombent lourdement.
- Aïe ! Je suis touché, gémit Georges en portant la main sur sa poitrine. Ne m’abandonne pas … Paul… Ce n’est pas possible de mourir maintenant… 
Paul traine Georges derrière un pan de mur. Il le déshabille avec précaution. Déjà un filet de sang s’échappe de sa bouche.
- Ouvre mon portefeuille, Paul… déchire la doublure que tu connais… 
Georges en retire le petit drapeau bleu-blanc-rouge du Sacré-Cœur rapporté d’un pèlerinage à Lourdes, le serre sur sa poitrine, puis il contemple avec douleur, les photographies des êtres qui lui sont chers. « Maman… pauvre maman ! » Un nouveau flot de sang s’échappe de sa bouche. C’est fini.

Paul essuie sur ses joues creuses les larmes qui tombent entre ses mains tremblantes. Les nerfs épuisés, il sent ses jambes se dérober sous lui.

Peu après, Paul reprend conscience de son état. Il se dresse et aperçoit un groupe de cavaliers venant dans sa direction. Ce sont des officiers français. Ils s’arrêtent.
- Voyons, tu ne peux pas te décider à partir et quitter la France ? l’interpelle par surprise le premier cavalier.
- Non, Monsieur, je suis resté à côté de mon malheureux camarade. 
Les regards des officiers se portent sur ce pauvre petit corps. Ils aperçoivent avec stupeur les couleurs de la France sur sa poitrine.
- Mais qui êtes-vous ? 
Paul conte son histoire. Une profonde émotion gagne tout le monde. Les officiers français mettent pied à terre et saluent l’une des dernières victimes de la catastrophe de 1871 qui, 48 ans après, avait gardé intact et pur l’amour de la France.

Pressant Paul sur son cœur, le chef du groupe, un colonel s’écrie : « Vos pères ont eu le malheur de succomber sur cette terre de Sedan, d’être arrachés à leur patrie. Ils sont enfin vengés. Vos chaines sont rompues ».

Ce passage est adapté d’un texte écrit par Paul JOHANNES en 1934 dans la Voix du Combattant du 10 novembre 1934. Il traduit avec émotion la place que le France tenait dans son cœur ainsi que pour beaucoup d’alsaciens et de mosellans pendant la première guerre mondiale.


Le destin de Paul JOHANNES

 

L'entre-deux guerre

L’esprit de 1918, celui de la victoire et du retour à la France, va nourrir bon nombre de mosellans et d’alsaciens durant toute leur vie. Le destin de Paul JOHANNES en est un excellent témoignage.

Paul JOHANNES (Source : Gallica)
Paul est né le 14 juillet 1899 à Distroff, en Moselle. Il est le fils de Jacques JOHANNES, propriétaire de l’Usine de Chaux de Distroff et d’Elisabeth DUMONT. Après la première guerre mondiale, Paul prend la suite de l’entreprise de son père. Il se marie en avril 1924 avec Gabrielle HOURTE, fille du banquier Jean HOURTE de Thionville et d’Elise PALS. Gabrielle est ainsi la cousine germaine de Pierre HOURTE, mon arrière-grand-père, qui a fait l’objet du premier #RMNA.

Neuf mois plus tard, en janvier 1925, Gabrielle donne naissance à un fils, Jean-Jacques. Mais la joie de cette jeune famille sera de courte durée car Gabrielle meurt le 6 janvier 1927. Paul se marie en secondes noces avec Marie-Thérèse BOSMENT, originaire de Hayange.

Après la première guerre mondiale, Paul va s’investir dans l’Union Nationales des Combattants de la Moselle où il devient secrétaire-trésorier dans les années 1930. Il n’aura de cesse de faire valoir la mémoire des soldats « Malgré-Eux » et l’esprit de 1918.

Les bouleversements de la seconde guerre mondiale.



A la veille de la seconde guerre mondiale, Paul est installé à Mondelange où il est directeur de Cimenterie. Son fils, Jean-Jacques, s'engage en Math Sup. Pourtant, en 1939, la guerre éclate à nouveau. Paul reprend du service au 5ème bureau de l’Etat-Major de l’Armée en tant que Capitaine de Réserve. Sa famille est évacuée dans la région de Neufchâteau (Vosges). Mais la débâcle de 1940 conduit une nouvelle fois à l’Annexion de l’Alsace et de la Moselle. Tant d’efforts en 1918 pour arriver à ça !

Paul est alors affecté à Clermont-Ferrand dans le cadre de la Commission allemande d’armistice. Sa famille rentre à Mondelange en juillet 1940.

Très rapidement, à Clermont-Ferrand, Paul prend part aux réseaux de Résistants et devient Chef de Poste 113 au sein du Réseau S.S.M.S/T.R. (Service de Sécurité Militaire Français). A partir de 1942, il assure le commandement d’un poste important de contre-espionnage en France occupée en établissant la liaison par messages radios entre le Premier Ministre Churchill et le Général Georges. Il est rejoint par son fils ainé, Jean-Jacques, qui entre également dans les services spéciaux.

Pendant ce temps, son épouse est restée à Mondelange. En janvier 1943, elle évacuée avec ses deux enfants en Pologne avant d’être rapatriée grâce à une procédure engagée par sa sœur et son frère. A son retour en Moselle, elle réalise des démarches pour rejoindre Paul. Elle sera expulsée en avril 1943, en même temps que ses parents. Finalement, une grande partie de la famille s’installe en Auvergne. Ainsi, l’oncle et la tante de l’épouse de Paul s'installent à Murol, où ils participent également aux communications dans le cadre du réseau de Résistance du Poste 113.

Malheureusement, en juin 1943, le réseau est dénoncé. Paul, son fils Jean-Jacques ainsi que sa tante Eugénie CLAUDEL, et sa belle-sœur Madeleine BOSMENT sont arrêtés et emprisonnés.
  • Paul est interné puis déporté le 17 janvier 1944 au départ de Compiègne pour arriver le 19 janvier au camp de Dora-Buchenwald (matricule 39691). Il sera libéré en avril 1945. 
  • Jean-Jacques est arrêté le 9 juin 1943 et déporté le 14 janvier 1944 à Buchenwald-Dora. Il est ensuite transféré à Neuengamme et Wöbbelin. Jean-Jacques ne reviendra pas. 
  • Eugénie CLAUDEL et Madeleine BOSMENT sont incarcérées puis partiront le 31 janvier 1944 de Compiègne, dans le convoi que l’on appelle le "convoi des 27000". Elles seront internées dans le camp de Ravensbrück. Madeleine partira au Kommando de Zwodau avant d’être libérée le 7 mai 1945. Eugénie CLAUDEL aura un destin plus sombre, car elle sera gazée à Ravensbrück en avril 1945. 
AD63 - Clermont-Ferrand, Murol. 1943, juin : arrestations et déportations. 1945 908 W 161
 
L’amour de la France, cet esprit de 1918, est resté dans le cœur de Paul. Au risque et au péril de sa vie, ainsi que de celle de sa famille, il s'est engagé pour sa patrie. Paul restera à jamais marqué par ces épreuves et la mort de son fils. Malgré tout, il gardera la fierté d’avoir retrouvé la nationalité française.

Sources :

  • La voix du Combattant, n°797, numéro du 10/11/1934. Union nationale des combattants (Paris). En ligne (Gallica) : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62688774
  • Actes d'Etat-Civil sur la vie de Paul JOHANNES (communes de Distroff, Thionville, Hayange) : Archives Départementales de la moselle
  • Dossier des victimes de la seconde guerre mondiale : AD63 - Clermont-Ferrand, Murol. 1943, juin : arrestations et déportations. 1945 908 W 161
  • Liste des personnes déportées : Fondation pour la mémoire de la déportation/Livre Mémorial - En ligne : http://www.bddm.org/liv/index_liv.php
  • Dossier de combattant de Paul JOHANNES - AD57 - 1001W193/2 
  • Biographies des noms gravés sur le Monument de Ramatuelle - Mémorial National AASSDN. Biographie de Jean-Jacques JOHANNES. En ligne : http://www.aassdn.org/araMnbioIa-Jz.html
Dans le prochain épisode, vous découvrirez une nouvelle facette de la complexité de l'histoire de la Moselle après 1918, et notamment les difficultés d'adaptation de la population mosellane germanophone au retour à la France.