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samedi 16 novembre 2019

#ChallengeAZ 2019 / #RDVAncestral : Nervosité, Nuancier et Naufrage

Cet article du challenge est un peu particulier puisque ce troisième samedi du mois est également le jour du #RDVAncestral, un exercice d'écriture qui nous invite à aller à la rencontre de nos ancêtres. #ChallengeAZ oblige, ma rencontre du jour devra inclure les trois mots choisis : Nervosité, Nuancier et Naufrage.






***

Samedi 16 novembre 2019.

Pour ce 14ème jour du #ChallengeAZ, je ne suis pas serein. Je n'ai pour l'heure aucune idée sur les mots que je vais devoir utiliser aujourd'hui. Pourquoi les ai-je choisis ? Naufrage... mais pourquoi Naufrage ? Moi qui n'ai aucun ancêtre marin... Bref, je suis perdu. Bloqué devant mon écran, je décide d'éteindre l'ordinateur.

A peine ai-je eu le temps de fermer mon PC que je me sens comme projeté en arrière dans une sorte de tourbillon. En un éclair, je suis transporté en un autre lieu, et comme je le pressentais, dans une autre époque.

Arrivé dans cet endroit inconnu, la première chose qui me marque le plus c'est cette odeur de bois, très forte. Dans ce qui semble être un atelier, je remarque des roues, des morceaux de roue, partout. Voilà qui me renseigne sur le métier du propriétaire de ces lieux... 

L'atelier du Charron - Encyclopédie de Diderot et d'Alembert - Source : Gallica

J'aurais aimé pouvoir passer un peu plus de temps pour contempler cette pièce, mais un homme entre bientôt en m'apostrophant :

"- Et bien ! Je ne vous attendez pas si tôt !
- Hubert ! j'aurais du me douter que j'étais arrivé dans votre atelier de charron!
- Bienvenue chez moi ! Vous savez, c'est ici que je me sens le mieux. Au moins, je suis à l'écart des ragots des prétendus honnêtes gens.Vous semblez avoir besoin d'aide pour votre défi du jour ? "

Hubert a vu juste. Décidément, mon aïeul est d'un vrai secours lorsque je suis en panne d'idée !
"- Et bien, Sébastien, profitons de ce moment pour que je vous présente mon métier !
- Ce serait avec joie !
- Mon métier de charron, je l'ai appris grâce à mon beau-père qui lui-même était charron. J'aime beaucoup travailler le bois pour le transformer en pièces qui serviront pour fabriquer les roues des carrioles et charrettes. Regardez ici : voici mes outils. Rien de très particulier. Je me contente de scies, tarières, rabots, varlopes, ciseaux à bois ou de vilebrequins. Mes gabarits me servent pour créer des pièces qui permettent de s'ajuster au mieux et former des roues circulaires"

Je trouve cette conversation très intéressante, mais mon esprit est ailleurs. Je devrais profiter de ce moment avec mon aïeul, mais je pense avec NERVOSITÉ à mon défi du jour. Je dois absolument utiliser les mots choisis... Bon, je vais essayer de les caser, peu importe le sujet de la conversation, quitte à devenir grotesque.
"- C'est passionnant votre métier Hubert, mais dites-moi, pour le choix des couleurs de vos charriots, utilisez-vous un NUANCIER ?
- Comment ? De quoi me parlez-vous ? Un NUANCIER ne me servirait à rien ! 
- Oui, effectivement. Et sinon, savez-vous si un de vos charriots a été transporté sur un bateau qui aurait pu faire NAUFRAGE ?
- Non mais vous devenez complètement fou Sébastien ? Votre défi commence à vous monter à la tête mon cher. Je comprends que vous devez utiliser les mots choisis, mais cela frise le ridicule !"

Bon. Je crois plutôt que c'est notre conversation qui devient un véritable NAUFRAGE... Et en plus, me faire traiter de fou par Hubert... Bref. C'est vrai qu'il a raison. Je devrais profiter de cet instant pour mieux comprendre le métier de mon aïeul.
"- Excusez moi Hubert, je ne voulais pas vous embêter avec tout cela.
- Allez Sébastien ! N'en parlons plus.
- Voulez-vous que je vous montre de quelle manière je monte une roue ?
- J'en serais très honoré".
Finalement, j'ai passé un moment très enrichissant avec Hubert qui m'a montré avec passion son métier de charron. Je regrette un peu mon insistance avec le défi du #ChallengeAZ et je me dis que quels que soient les sujets qui nous tracassent, nous devons être pleinement présents avec ceux qui nous entourent et nous aiment.

samedi 17 août 2019

#RDVAncestral - Un retour aux sources, dans le village de mon enfance

Comme tous les troisièmes samedis du mois, nous sommes invités à rencontrer nos ancêtres dans le cadre du #RDVAncestral. Pris dans les formalités administratives et le déménagement de la maison de mes parents suite au décès de mon père, je n'avais pas préparé de rendez-vous pour ce mois d'août. Pourtant, une promenade dans le village de mes ancêtres va me faire comprendre que mes racines sont bien là.


Samedi 17 août 2019.

Bien loin de la chaleur de juillet, cette journée est marquée la fraîcheur. Le ciel gris et bas laisse s'échapper une petite pluie qui me fait penser au crachin breton que je connais bien, puisque la Bretagne est devenue ma terre d'adoption depuis de nombreuses années. Pourtant je suis en Moselle, sur la terre de mes ancêtres. Même si je suis en vacances, ces jours prennent une dimension particulière puisque je dois vider la maison de mes parents disparus. Trier, ranger, mettre en carton, jeter... rien de facile dans cette tâche où les sentiments contradictoires se mêlent. Les émotions se heurtent à la raison, les souvenirs aussi.

Malgré la pluie, je décide d'aller m'aérer... pour me changer les idées.

Je suis à Marange-Silvange. Cette commune où j'ai vécu est aussi l'endroit où mon arrière-grand-père, Pierre HOURTE, avait décidé de s'installer en 1932. Finie la maison familiale de Vinsberg, devenue trop vieille, trop loin de tout. Il faut dire que développement des usines et de la sidérurgie au début du vingtième siècle avait largement amplifié l'exode rural en Lorraine. 

Je déambule dans les rues du vieux village et m'engage au niveau de l'église Saint-Clément vers le chemin qui mène aux vignes qui ont été replantées depuis quelques décennies maintenant. Après quelques minutes de marche, j'arrive au pied de la Chapelle des Vignes et de la Croix de Mission, trempé. Je reprends mon souffle, m'essuie le front, et me retourne pour contempler le vieux village.

Pourtant, quel ne fut pas mon étonnement à la vue du paysage. Les maisons récentes ont disparue, tout comme l'autoroute. Le clocher de l'église est tout comme je l'ai connu sur des cartes postales du début du vingtième siècle. Sans nul doute, je m’apprête à vivre un nouveau Rendez-Vous Ancestral. 

Le village de Marange-Silvange dans la première moitié du XXème siècle (Source : Delcampe)

Je m'estime plutôt chanceux car mon arrivée dans le passé se fait sous le soleil et la chaleur. Rapidement, j'entends du bruit et des voix d'enfants et d'adolescents qui montaient du village vers la chapelle. J'aperçois alors quatre jeunes garçons, visiblement pressés. Ils arrivent rapidement à ma hauteur et me saluent poliment avant de monter vers les bois. 

L'un d'entre-eux se retourne alors vers moi, me scrute d'un regard curieux et décide de revenir à ma hauteur en criant à ses camarades  : "Allez-y, je vous rejoins tout de suite".

Ses yeux, son visage... je le reconnais. C'est mon grand-père, Pierre. Je décide d'entamer la conversation.
"- Re-bonjour jeune homme.
- Bonjour monsieur, excusez-moi de ma curiosité, mais j'ai une question à vous poser".
Je suis assez étonné. Peut-être a-t-il une idée sur mon identité ? Aurait-il eu vent de ma venue ? Je ne sais décidément pas quel comportement avoir dans le cadre du Rendez-Vous Ancestral : faut-il tout dire ? expliquer que je suis un descendant ? ou bien ne pas choquer en disant simplement que je suis un lointain cousin ?  Ayant répondu affirmativement, je lui laisse poser sa question :
"- Nous sommes en plein été, il fait très chaud, et pourtant vous êtes trempés comme si vous veniez de prendre une averse. Avouez qu'il y a quelque chose d'étrange".
Sur le coup, je ne m'attendais pas à cela. Je n'avais pas remarqué que j'étais resté complètement trempé malgré mon saut temporel. Pour autant, je retrouve dans cette remarque la vivacité d'esprit que l'on m'a tant décrite sur mon grand-père. Après quelques secondes de silence, j'arrive enfin à structurer une réponse :
"-Eh bien c'est une bien longue histoire que je ne pourrai malheureusement pas vous raconter jeune homme. Et si je vous la racontais, vous ne me croiriez pas".
Je vois mon Pierre froncer les sourcils. Je comprends que ma réponse ne lui convient pas. Malgré tout, remarquant sans doute que ses copains étaient déjà loin, il me salue et repart en courant sur le chemin qui monte vers les bois.

Je sens alors des gouttes de pluie tomber sur ma tête et l'eau ruisseler sur mon front. Me revoici en 2019. 

Malgré la brièveté de ce Rendez-Vous Ancestral, j'ai compris que cette entrevue avec mon grand-père n'était pas la dernière, et que nous allions sans doute nous rencontrer dans d'autres occasions. Même si je dois me défaire de la maison de mes parents, je sais qu'une partie de mes racines sont là, bien ancrées.

samedi 15 juin 2019

#RDVAncestral - Soldat malgré-moi


Voici quelques mois que je n’ai pas pris le temps de partir à la rencontre de mes ancêtres. Pour l’heure, je n’arrive pas à me concentrer et j’ai du mal à trouver l’inspiration qui me conduira à partir dans le passé. Une page blanche… voilà ce que j’ai sur mon écran d’ordinateur. Dépité, je me décide à me coucher… peut-être que la nuit portera conseil ?


Allongé dans le lit, mon esprit vagabonde. Mes pensées commencent à devenir vagues jusqu’à ce que je ressente des frissons qui me parcourent le corps. Puis, c’est comme si le gel m’envahissait : les pieds, les jambes, les mains… Je suis transi de froid. Au loin, j’entends des grondements sourds… comme du tonnerre. Ne sachant ce qui m’arrive, je n’ose pas ouvrir les yeux.

Soudain, je perçois les pas d’un homme qui avance vers moi en me criant d’un ton autoritaire : « Franzose ! Steh Auf ! Schnell !! ».

Je suis bien obligé d’ouvrir les yeux et de me confronter à la réalité qui est devant moi. Cet homme qui me demande de me lever est certainement un officier allemand. Mais dans quelle situation me suis-je mis ?

Sous ses ordres, je me lève et récupère le paquetage qui était à côté de moi ainsi qu’un fusil qui devait être le mien. L’officier quitte enfin la pièce en continuant à vociférer des mots que je n’arrive pas à comprendre. La peur m’envahit, je commence à paniquer, je frissonne.

Dans cette étrange situation, je n’ai même pas remarqué la présence d’un jeune homme à quelques pas de moi, un soldat allemand sans doute. Il se lève de sa chaise et vient dans la direction. « N’ayez crainte, je suis français, tout comme vous ». Le ton est posé, et ses propos rassurant arrivent à me calmer un peu. Pourtant… son visage… non, je ne rêve pas, ce jeune soldat est mon grand-père, mon papi que je n’ai jamais connu. Mes émotions se mélangent, des larmes se mettent à couler sur mes joues rougies par le froid.
 « -Je comprends, c’est difficile les premiers jours, mais on s’y fait. Enfin non… on apprend à vivre avec ses peurs et son dégout de la guerre. Je m’appelle Pierre.
-Bonjour Pierre. Enchanté. Je suis très heureux de vous connaître. Je m’appelle Sébastien
-Sébastien ? C’est un prénom plutôt rare ! » 

Pierre, Malgré-nous
Notre conversation est stoppée par un bruit assourdissant qui fait trembler notre baraquement. Alors que je sursaute, Pierre, en revanche, semble ne plus être étonné par ce qui se passe.

« - Je suis heureux de parler avec un compatriote dans la langue de nos parents. Cela fait plus d’un an que je ne suis pas rentré chez moi, en Lorraine. Mon père et ma mère me manquent terriblement et ici, nous n’avons plus aucune nouvelle de nos familles. J’espère qui ne leur est rien arrivé !
- Je le souhaite de tout cœur.
- Cette situation est éprouvante. Il y a des jours où je suis désespéré. La guerre est une abomination. Si je rentre, je me jure de ne jamais parler de tout cela. Ma famille n’a pas à entendre des atrocités pareilles. La vue des cadavres, des morceaux de chair… je ne supporte plus. Nous sommes en Lettonie depuis des mois. A quand la fin de cette guerre ? Reverrai-je un jour la maison de Marange ? Je rêve de ces matins d’été où le soleil vient doucement caresser mon visage, de ces moments où je pouvais jouer avec ma petite sœur dans les près derrière la maison… » 
Pierre commence à pleurer. La tristesse m’envahit également et nous tombons dans les bras l’un et l’autre, à la recherche d’un réconfort impossible dans cette situation.

Pourtant, ce moment de répit s’arrête brusquement lorsque l’officier allemand vient nous retrouver. Il nous ordonne de sortir pour aller combattre. Je dois alors suivre mon Pierre qui, essuyant ses larmes, avance d’un pas mécanique, comme s’il avait rangé ses sentiments au plus profond de son être.

A l’extérieur, l’air est encore plus glacial. La neige et le vent me paralysent les os. En rang, notre unité commence à marcher d’un pas décidé vers le champ de bataille. Pierre se tourne régulièrement vers moi, comme s’il voulait m’encourager à ne pas faiblir. Je connais effectivement le sort de ceux qui ne veulent pas entrer dans le rang…

Heeresgruppe Kurland - Feb 17, 1945: German Soldiers, 2Nd, Alemanes Ww2, (Source Pinterest)
Notre avancée est difficile dans la neige. Plus nous marchons, et plus le bruit des bombes et des mitrailleuses se fait assourdissant et régulier. J’ai peur, vraiment peur. Les larmes coulent à nouveau. Cette peur-là, je ne l’avais jamais ressentie. A mesure que nous progressons, les battements de mon cœur s’accélèrent. Maintenant, c’est mon corps tout entier qui tremble. Je me raidis, mon ventre est atrocement douloureux. J’ai la nausée, je ne me sens pas bien. Je n’arrive plus à respirer. Cette peur, terrible, celle qui paralyse, c’est celle qu’a vécu mon Papi pendant la guerre. Finalement, dans ce #RDVAncestral, c’est comme si je faisais corps avec lui.

Puis soudain, les évènements s’accélèrent. J’entends des cris en allemand que je ne comprends pas. La situation devient chaotique. Un premier obus vient s’abattre à quelques mètres de nous, puis un second. Nous sommes projetés à terre. Dans la confusion générale, la majorité de notre unité tente de s’enfuir alors que certains sont au sol, immobiles. J’entends des cris et des hurlements. Paniqué, je me relève et j’essaye de retrouver désespérément mon grand-père : « PIERRE !!! PIERRE !!! PIERRE !!!! ».

Le sol est jonché de débris et de choses que je ne peux pas décrire ici.

Je cherche.

Je crie.

Je hurle : « PIERRE !!! ».

Mon Dieu, où est-il ?

Enfin, il me répond. Il est à quelques pas de moi. D’une voix tremblante, il m’appelle : « Je suis là ! ». Il est blessé, très sérieusement. Je viens à lui et lui prends sa main. Dans son regard, je sens que la douleur est atroce. « Laisse-moi, c’est la fin. Personne ne viendra sauver un Franzose ».

Mais NON! Je ne peux me résoudre à laisser mon grand-père ici. Ce n’est pas possible ! Plusieurs minutes s’écoulent et lorsque le calme revient, un officier appelle l’ensemble des soldats encore valides à se repositionner. Me voyant indemne, il vient me trouver et m’arrache à Pierre en criant « Komm her ! Schnell ! ».

C’est une déchirure. Je hurle à en perdre la voix. Pourtant, c’est dans ce moment de ténèbres et de profond désespoir que vient le rayon de lumière qui transperce le chaos et vient apporter la lueur de l’espoir. Voyant la détresse de Pierre, un soldat allemand se détourne de son chemin pour aller à son chevet et lui procurer les premiers soins. Voilà. Pierre est sauvé.

Éprouvé mais soulagé par la prise en charge de mon grand-père, je perds connaissance.

Petit à petit, mon corps se réchauffe, mon esprit tente de revenir à moi et enfin, je me réveille, allongé dans mon lit… Me voici de retour de mon #RDVANcestral.

C'était un 11 février 1945, date à laquelle mon grand-père fut blessé par un éclat d’obus en bas de la colonne vertébrale. Sauvé par un soldat allemand, il fut temporairement paralysé puis hospitalisé au Réserve-Lazarett II Regensburg. Sans cette blessure, mon grand-père aurait sans doute péri quelques semaines plus tard, dans la débâcle de l'armée allemande dans la poche de Courlande...


samedi 16 mars 2019

#RDVAncestral - Première rencontre avec Louis-Joseph

Je n’ai en ce moment pas beaucoup de temps pour la généalogie et mes recherches sont pour l’instant en attente de moments plus propices. Pourtant, le #RDVAncestral m’offre l’occasion d’une parenthèse généalogique, me permettant de renouer avec mes ancêtres, ne serait-ce que l’espace de quelques instants… 



Après une journée de travail, je m’assois confortablement dans le fauteuil du salon. Fatigué, mes yeux se ferment. Mon esprit vagabonde alors dans diverses pensées qui me font voyager de souvenirs en réflexions. Puis, soudain, je me sens projeté dans un lieu que je ne connais pas. Me voici dans mon nouveau #RDVAncestral. Comme à chaque fois, je ne sais quel ancêtre je vais rencontrer, et ce sont toujours les mêmes questions qui se posent: où suis-je ? à quelle époque ? qui vais-je rencontrer ?

Ne sachant où aller, je suis le chemin de terre qui parcourt les forêts et les champs. Le fond de l’air est plutôt doux la couleur du feuillage des arbres me laisse à penser que nous sommes au printemps. J’aime beaucoup ces moments de découverte et de contemplation : prendre le temps de marcher, sentir, regarder, écouter… Je pense que notre société a perdu quelque chose d’essentielle : le rapport au temps. Nous sommes aujourd’hui constamment pressés, tout doit être rapide et les réponses immédiates. Cet état de fait me désole, même si j’en suis tout autant contaminé.

Au détour d’une route, j’aperçois un jeune homme assis à terre, tenant la tête dans ses mains. Je décide de m’approcher tant il semblait triste et désœuvré. Serait-ce un de mes ancêtres ? Je suis à quelques pas de lui et attends quelques instants avant de lui signifier ma présence :
"- Bonjour, est-ce-que je peux vous aider ? "
A mes mots, il relève la tête et laisse apparaître son visage. Ses yeux bleus et ses cheveux roux ne me laissent guère de doutes. Je suis en compagnie de mon ancêtre, Louis-Joseph WALENTIN.
"- Vous êtes bien Louis-Joseph WALENTIN ? 
- Oui, me répond-il surpris, comment savez-vous qui je suis ? 
- Nous nous sommes déjà croisé à de maintes reprises, sans avoir pu échanger ensemble. Je m’appelle Sébastien. 
- Je ne m’en souviens pas. "
Bon, j’avoue avoir essayé de me rattraper comme je pouvais. Je n’arrive toujours à me mettre à l’idée de divulguer entièrement la vérité sur mon identité et sur l’époque d’où je viens… Comment réagirait-il en apprenant cette impossible vérité ? Bon, peut-être ai-je trop regardé "Hibernatus"... Je décide de poursuivre la discussion :
"- Permettez-moi de vous aider. Vous semblez très triste ? Que faites-vous assis au bord de ce chemin ? 
- Je rentre de Vigy où a eu lieu la conscription. J’ai malheureusement tiré le mauvais numéro et je vais devoir quitter ma mère dans quelques jours… 
- Je comprends. 
- On dit que les soldats tombent souvent malades et que la fièvre cause plus la mort que les combats. 
- J’imagine vos peurs. 
- Peur ? Non, je n’ai pas peur. Je suis attristé pour ma mère, pour ma famille. Nous sommes dans une situation plutôt miséreuse. Mon père est certes revenu d’émigration, mais nous n’arrivons pas à vivre correctement. Mon travail de manœuvre permet d’apporter un peu d’argent pour nous. Avec mon départ, ce sera plus compliqué."
Louis-Joseph décide alors de se relever. Nous continuons à marcher tous les deux d’un pas lent et je lui laisse me confier ses sentiments et ses craintes. Malgré ses 18 ans, il est tout à fait conscient de ses responsabilités et des conséquences de son départ pour lui et sa famille. De mon côté, je sais tant de choses sur sa destinée, mais je n’ose lui en parler : sa blessure, le décès de sa mère, deux ans plus tard...

Très rapidement, je sens que mon rendez-vous se termine et mon esprit me rappelle vers d’autres pensées. Je salue alors Louis-Joseph en espérant de tout cœur pouvoir le rencontrer à nouveau..

samedi 16 février 2019

#RDVAncestral - Marche avec un inconnu

Comme chaque troisième samedi du mois, le #RDVAncestral est l'occasion de rencontrer nos ancêtres que ce soit dans des circonstances heureuses ou malheureuses. Pour ce trentième numéro, je vous propose de cheminer avec moi, à la rencontre d'une personne particulière...

***

Ce jour est un jour de février comme les autres, du moins, ni trop chaud, ni trop froid. J’habite sur cette terre bretonne depuis presque quinze ans maintenant et je n’arrive pas encore à m’habituer à ses hivers où le froid, le vrai, n’arrive pas à prendre ses quartiers. Qu’ils sont loin ces jours de neige et de froid où le thermomètre descend allègrement sous le zéro degré en plein après-midi ! Je regrette presque ma Moselle natale, terre de mes ancêtres… Enfin… la Bretagne a bien d’autres qualités qui me font rester ici, et c’est bien plus que le cidre et les galettes !

Je travaille en ce moment sur un dossier qui me prend beaucoup de temps et d’énergie et me demande à surpasser mon esprit créatif. Se concentrer, réfléchir, noter, barrer, se reconcentrer, imaginer… Bref, j’ai besoin de faire des pauses et de penser à autre chose, ne serait-ce que l’espace d’un instant. Pour cela, j’ai pris l’habitude de faire le vide, debout, devant la fenêtre de mon bureau. Je contemple alors le jardin et l’immense châtaignier qui se dresse au milieu de la prairie, admirant la beauté de ce que la nature peut nous offrir. Pourtant, ce matin de février, ce tableau vivant prend des couleurs et des traits qui suscitent en moi un sentiment tout particulier. Comme attiré par l’extérieur, je décide de m’octroyer une pause bien méritée pour poursuivre mes réflexions en cheminant au milieu des prés et des champs.

Écharpe au cou et bonnet sur la tête, je marche d’un pas léger et lent. La campagne est silencieuse et les oiseaux se font rares en cette saison. Sans doute attendent-ils des moments plus propices pour se lancer dans les premières notes du concerto du printemps. Pourtant, ces paysages me laissent plutôt dans la tête des airs de Moldau qui me transportent, bien au-delà de mes émotions.

Je marche depuis plusieurs minutes quand j’aperçois, au loin, un homme qui faisait de même, sur une route qui rejoignait la mienne. Les rencontres de promeneurs sont plutôt rares en cette saison me dis-je intérieurement. Nos pas se rejoignent enfin à la croisée des chemins et nous nous saluons. C’est la première fois que je vois cet homme, pourtant, j’ai l’impression de le connaître. D’une voie posée, il se propose de m’accompagner pendant un moment, ce que j’accepte volontiers.

Très vite, nous commençons à bavarder de la pluie et du beau temps et de tous ces sujets qui font généralement le commencement de toute conversation. Curieux d’en savoir plus sur mon compagnon de route, je lui demande si cela fait longtemps qu’il réside ici :
"- Et bien pour ainsi dire non. Je ne suis pas originaire de la région, me répond-il.
- Vous savez, moi non plus. Sans être indiscret, d’où venez-vous ?
- Je suis originaire de l’est de la France, d’un village situé non loin de Thionville. "
A ces mots, je me tourne vers lui, et je m’arrête. Je lui explique que je suis également originaire de la Moselle. Quelle coïncidence ! Tout aussi surpris que moi, du moins il me semble, il m’explique qu’il est né à Yutz et qu’il a vécu à Schell. Comment ? Schell ? Mon étonnement est à son comble car Schell est le village d’une partie de mes ancêtres. L’évocation de ces lieux m’amène alors à parler de généalogie et d’histoire familiale.
"- Tous ces sujets m’intéressent aussi, tout comme vous. Je suis issu d’une grande famille et mon père s’est marié par deux fois. Pourtant, avec mes demi-frères et sœurs, nous avons toujours réussi à nous entendre. Par contre, je ne sais malheureusement que très peu de choses sur mes grands-parents, excepté qu’ils vivaient plutôt modestement.
- Mes ancêtres étaient aussi des gens modestes
- Enfin, nous avons tout de même réussi à trouver notre place, et je suis optimiste malgré la morosité ambiante que nous vivons en France depuis plusieurs années !
- Oui, c’est clair.
- Vous voyez, j’ai tout de même réussi à être maire pendant quelques mandats, certes, dans une petite commune, mais il s'agit d'une grande responsabilité !
- Très certainement ! Et maintenant, que faites-vous ici ?
- Je suis de passage, en voyage, et je suis heureux de découvrir un endroit que je ne connaissais pas ! La campagne est belle par ici !"
A ces derniers mots, je me rends compte à quel point il a raison. Ces lieux sont si beaux et apaisants! En silence, nous continuons notre marche. Les champs laissent la place à une portion boisée qui s'ouvre ensuite vers un paysage de prairies et de bocage. Peu à peu, la brume se fend, laissant passer quelques rayons du soleil. Mon compagnon de route semble ému par ce spectacle, et cela me touche.

Pourtant, notre heureuse rencontre devait se terminer. Arrivé à un carrefour, nous devons prendre chacun une direction opposée et nous nous saluons chaleureusement :
"- Je vous remercie pour ce bout de chemin très agréable. En tout cas, je garderai un bon souvenir de mon court voyage en Bretagne !
- Merci à vous également. Je suis heureux d’avoir pu discuter avec un compatriote mosellan ! A bientôt peut-être !
- Sans nul doute ! A bientôt !"
Enchanté par cette conversation plutôt inattendue, je repars le cœur en joie et plein d’entrain.

Soudain, après quelques minutes, sans que je puisse prendre le temps de me retourner, je l’entends crier au loin :
« Et au fait, je ne me suis pas présenté ! Je m’appelle Jean COQUARD et je suis heureux d’avoir fait votre connaissance mon enfant ! » 
Bon sang ! Jean COQUARD, mon ancêtre à la 7ème génération !

Je me retourne mais trop tard, le voilà disparu !

Finalement, ce jour est un jour de février pas comme les autres, où j’ai pu déambuler et discuter, sans le savoir, avec l’un de mes ancêtres…

samedi 19 janvier 2019

#RDVAncestral - Pour exaucer son vœu le plus cher...

Comme chaque mois, le #RDVAncestral permet de partir à la rencontre de ses ancêtres. C'est l'occasion de vivre des moments importants de leur vie ou de participer à leur quotidien. Aujourd'hui, j'ai exploré un scénario différent des précédents, puisque ma rencontre se place dans une période plutôt récente...




***

Vendredi 18 janvier 2019. Fatigué de ma longue journée de travail, je suis confortablement assis dans mon fauteuil placé à côté de la cheminée ; vous savez, ces grandes cheminées en pierre, surmontées d'un linteau en granite et qui font le charme des maisons bretonnes. Bien installé, je me laisse à rêver... Cette douce chaleur du foyer et le crépitement des flammes me rappellent cette si belle soirée que j'avais passée auprès de la famille de Charles DANY dans l'un de mes tous premiers rendez-vous ancestraux. Peu à peu je m'assoupis...

Les yeux clos, j'entends soudain une voix qui m'interpelle. Je sursaute.

"- Eh ! Vous ! Que faites-vous ! Vous êtes en train de vous reposer ! Vous n'avez pas autre chose à faire!"

Je me relève du fauteuil dans lequel j'étais assis. Pourtant, plus de flammes, plus de cheminée bretonne. Me voilà transporté dans un autre lieu, et sans doute un autre temps, prêt pour un nouveau #RDVAncestral.

Observant rapidement la pièce où je me trouve, je n'ai aucune difficulté à reconnaître une chambre d'hôpital. Chose étonnante, je suis vêtu d'une blouse. Visiblement agacé par mon manque d'initiative, l'homme qui m'avait interpellé vient vers moi:

"- Vous êtes nouveau ici ? Sachez qu'il n'y a pas de place ici pour les paresseux ! Retournez à votre poste et que je ne vous reprenne plus !"

Cet homme doit être médecin et il doit me prendre pour un infirmier ou un aide-soignant. Peu habitué à être rabroué de la sorte, je reste sans voix pendant quelques instants. Me scrutant une dernière fois, il quitte enfin la pièce me laissant reprendre mes esprits. Comme à l'accoutumé, je ne sais qui je dois rencontrer. Le #RDVAncestral a pour principe de laisser son principal protagoniste dans le flou le plus complet. A lui de comprendre la situation et de se laisser porter au gré des événements et des rencontres...



Suivant donc mon instinct, je sors de la chambre et me dirige vers le couloir. Juste à ce moment-là, une infirmière passe et me demande d'aller dans la chambre n°230 pour vérifier si le patient n'a besoin de rien. Ne voulant pas revivre la situation de mon arrivée, je m'exécute aussitôt.

Chambre 230, nous y sommes. Je frappe à la porte et rentre dans la pièce. Une dame est assise à côté du lit, au chevet d'un homme d'une soixantaine d'année, visiblement très affaibli. Elle se retourne et me demande alors si elle doit quitter la chambre. C'est à ce moment que ce  #RDVAncestral bascule.

Me voilà devant à une situation inédite et totalement déroutante. Je sens rapidement les larmes me monter aux yeux. Je me rapproche alors du patient. Je le reconnais. C'est lui. Cet homme qui est alité est mon Papi et la dame assise à ses côtés est sa sœur, ma grande-tante, toujours en vie aujourd'hui.


Je ne dois pas montrer mes émotions. Je dois me ressaisir.

Ma grande-tante rassemble alors ses affaires en disant qu'elle devait de toute manière partir car son mari l'attendait en bas depuis quelques temps. Elle embrasse son frère en lui disant ces mots :

"- Prends soin de toi, je reviendrai te voir.
- Tu crois que je le verrai mon petit-fils ?
- Mais oui que tu le verras !"

Ces mots me bouleversent. Ce petit-fils qu'il veut tant voir, n'est autre que moi...


Pendant qu'elle l'embrasse à nouveau, je remarque la date du jour inscrite sur la feuille de suivi accrochée à l'avant du lit : 20 juin 1981. Il n'y a aucun doute, je suis à quelques jours de ma propre naissance et de la disparition de mon Papi.

Après le départ de ma grande-tante, je m'approche alors de mon Papi qui, malgré la douleur et son état de fatigue, se tourne vers moi et me dit :

"- Vous savez, je voudrais tant voir mon petit-fils avant de mourir. Il doit naître bientôt. J'aimerais tant avoir la force de pouvoir vivre encore un peu."

Comment le lui-dire ? Dois-je lui avouer que je suis ce petit-fils qu'il désire tant voir de ses propres yeux ? Je doute qu'il va me croire. Et puis, qu'ai-je à perdre ? Je m'en voudrai sans doute toute ma vie de ne pas lui avoir dit. C'est la seule occasion que nous avons de nous rencontrer. Je ne dois pas manquer ce moment !

"- Pierre, j'ai un aveu à vous faire. Je suis votre petit-fils, Sébastien. C'est peut-être difficile à croire, mais je viens dans ce que nous appelons le #RDVAncestral. Je suis sans doute venu ici aujourd'hui pour corriger votre vœu le plus cher et qui n'a pas pu être exhaussé. "

Son regard s'attendrit et je vois une larme couler sur sa joue. Il me croit ! Les liens du cœurs sont plus fort que la raison. La gorge nouée, je me mets à pleurer et entre deux sanglots je m'approche de lui et le prend dans mes bras: "Oh papi ! Je suis si heureux !". Nous restons un long moment l'un contre l'autre. Je suis bien. Nous sommes biens.

Sentant que mon #RDVAncestral s'achève ici, je me relève, j'embrasse Papi une dernière fois et lui dit adieu. Visiblement soulagé, il pose sa tête sur l'oreiller et ferme les paupières...

***

Les bruits de l'hôpital laissent peu à peu la place aux crépitements des flammes. J'ouvre les yeux. Je suis à nouveau assis dans mon fauteuil, heureux d'avoir pu exhausser le vœu de mon grand-père, et en espérant au plus profond de mon cœur, que cette rencontre s'est réellement déroulée...





samedi 15 décembre 2018

#RDVAncestral - Pourvu qu'il ne soit pas trop tard...

Depuis un mois, j'attends patiemment le prochain #RDVAncestral. Il faut dire que ma rencontre avec Oswalt RICHARD s'était très bien passée et j'avais beaucoup apprécié notre discussion. Mais là, je suis dans l'inconnu. Pensez-donc ! Une heure que je marche sur ce chemin de terre et de cailloux ! Je ne sais d'ailleurs ni où je suis et quand. La seule chose que crois devoir faire c'est d'avancer et de mettre un pied devant l'autre...

Bon, voyons Sébastien ! Je dois arrêter de grommeler ! J'ai connu des situations plus difficiles. Et puis, finalement, le fond de l'air est plutôt doux en cette fin de journée et je devrais profiter de cette promenade bucolique. Je continue donc de marcher, mais pourtant, au fond de moi, j'ai un mauvais pressentiment.

Enfin, j’aperçois un village. Au fur et à mesure que j'avance, je distingue au bord du chemin la silhouette d'un homme, debout contre un arbre. Il porte un long manteau de toile et sa tête est recouverte d'une capuche. Étrange accoutrement pour cette période de l'année me dis-je intérieurement. Avec sa main droite, il fait sauter une pièce de monnaie qu'il rattrape aussitôt. Il attend. Il m'attend.

J'arrive à dix mètres de lui quand il m'adresse la parole :
"Dépêchez vous cher ami, nous allons être en retard!".
A ces mots, je sursaute. J'essaie de distinguer son profil mais le soleil couchant m'empêche de percevoir les traits de son visage. Pourtant, cette voix m'est presque familière. Je me dirige alors vers lui et il enlève sa capuche.
" - Hubert, vous ici ?
- Et oui mon cher Sébastien ! Nous nous retrouvons encore une fois ! Cela fait bien longtemps que nous ne nous sommes pas croisés  !"
Sa présence ici ne doit rien au hasard. J'imagine que la personne que je dois rencontrer aujourd'hui est de la famille VALENTIN. Trop impatient de savoir l'objet de mon #RDVAncestral, je l'interroge :
"- Hubert, qui devons-nous rencontrer aujourd'hui ? Et quel jour sommes-nous ?
- Voyons... il réfléchit. Nous sommes aujourd'hui le lundi 11 mai de l'année 1812.
- 11 mai 1812, vous en êtes certains ?"
Mes pensées cherchent une lieu, une personne... 11 mai, la veille du 12... Mais...
"- Oh ! Mon Dieu !
- Comme vous le dites mon cher ami. Nous devons nous dépêcher avant qu'il ne soit trop tard."
A ces mots, nous nous mettons en marche sans vraiment connaître l'endroit exact où nous devions aller. Nous approchons d'Hémilly, une commune située entre Metz et St-Avold. C'est un village typiquement lorrain structuré en deux rangées de maisons le long de la rue principale. Au milieu, se dresse l'église.

Arrivé à la première bâtisse, Hubert frappe à la porte et entre directement. Je suis un peu gêné par son impertinence, mais bon, nous sommes pressés. Une vielle dame vient alors à sa rencontre et nous demande ce que nous venons faire ici. Hubert prend aussitôt la parole :
"- Bonsoir madame, excusez-nous de notre entrée mais nous cherchons la maison de l'instituteur, nous devons y aller et c'est très urgent."
A ces mots, elle semble comprendre et nous donne les quelques explications nécessaires :
"- Vous trouverez sa maison à droite de l'église, je crois savoir que notre Curé y est allé après l'angélus.
- Nous vous remercions. Passez une bonne soirée."
Nous reprenons notre chemin en direction de la maison qu'elle nous a décrite. Hubert presse le pas et j'ai du mal à le suivre. Plus d'une heure que je marche tout de même !

Ça y est, nous y sommes. J'essaie tant bien que mal de reprendre mon souffle.

Nous frappons à la porte. Une dame nous ouvre, nous accueille et nous demande de faire silence.

Nous pénétrons dans la pièce principale de la maison qui fait office de cuisine et de chambre. Au milieu, la table est recouverte d’un linge blanc sur lequel est posé un crucifix, deux bougies sur leurs chandeliers, un ciboire, un vase rempli d'huile et une assiette dans laquelle sont placés plusieurs morceaux de laines et de tissus. Plusieurs personnes sont présentes et se tiennent agenouillées.

Dans le lit, un vieillard est couché et semble très affaibli. Seul debout, le curé réalise ce que je devine être les derniers sacrements. Les émotions me submergent et j'ai du mal à reprendre ma respiration. J'essaie de me calmer.

Un des hommes nous demande de nous approcher et de nous agenouiller également.

L'extrême-onction, Pietro Antonio Novelli, 1779. Domaine public.

Au bout de quelques minutes, un enfant de chœur apporte au prêtre le vase d'huile qui était posé sur la table. D'un pas lent, ce dernier avance à nouveau vers le vieil homme puis trempe son pouce droit dans le récipient avant de l'apposer sur l’œil droit, paupière fermée, en réalisant le signe de croix. D'une voix basse il dicte ses mots :
« Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus, quidquid per visum deliquisti ».
Le vieil homme ouvre alors sa bouche et répond difficilement par un « Amen » .

S’ensuit alors l’onction de l’œil gauche, des oreilles, des narines, de la bouche, des mains puis enfin des pieds. Le rituel terminé, le prêtre frotte son pouce sur un morceau de mie de pain, se rince avec de l’eau puis s’essuie à l'aide d'une serviette blanche.

Très rapidement, et sentant sans doute la fin arriver, il se rend vers la table. Il réalise une génuflexion et découvre le Ciboire pour y prendre l’hostie qu’il tient légèrement surélevé au-dessus de la coupe. Il s’approche du mourant et lui montre en disant : « Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi… ».

A cet instant, une grande émotion m’envahit à nouveau. C’est la première fois que j’assiste aux derniers sacrements d'un homme. J'éprouve alors une profonde tristesse et je sens une larme couler sur ma joue. Ce sont les derniers instants d’une vie… Et quelle vie !

Lui qui n’était que manœuvre, il est parti combattre dans l’armée du Roi Louis XV pendant la guerre de Sept Ans, avec femme et enfants. Et puis, de retour en son pays, avec force et courage, il a voulu s'extraire d'un destin qui lui était tout tracé. Apprendre à lire, se faire respecter par la communauté… Après quelques années, il part de son village pour s’installer à Lüe et devenir le Garde du château et de ses terres. Pendant la Révolution française il deviendra Garde Champêtre. Beau parcours pour un homme qui devait rester manœuvre ! Mais aujourd’hui, je suis devant un vieillard, amaigri et souffrant des épreuves que la vie ne lui a pas épargnées. Sans le sou, il était devenu mendiant, sans doute trop fier pour accepter d’être hébergé par son fils. Pourtant, c’est bien chez lui qu'il vit ses derniers instants. Il ne pouvait plus refuser. Mon cher Bernard VALENTIN, j’aurais tant voulu vous croiser à un autre moment de votre vie !

A cet instant, je relève ma tête et rouvre mes yeux. Je vois le prêtre lui remettre l’hostie qu’il avale difficilement. Son fils, Joseph, lui soutient la tête pour qu’il puisse recevoir le Saint-Viatique.

Je me tourne alors vers Hubert agenouillé à côté de moi et je perçois également sa grande émotion et l'immense chagrin qu'il ressent. Il assiste aux derniers instants de son arrière-grand-père qu'il n'a jamais connu.

Les sacrements terminés, le prêtre s'assied à côté du lit. Nous restons tout autour de lui. Nous veillons.

La nuit est maintenant tombée depuis plusieurs heures et seuls les flammes vacillantes des bougies apportent quelques lueurs dans ces instants si sombres.

Le temps s'écoule, lentement, très lentement. J'ai l'impression que cette veillée dure un éternité mais pourtant, je ne souhaite pas qu'elle se termine car cela signifierait que tout est fini.

La nuit avance. La respiration de Bernard se fait de plus en plus lente et profonde. Une tension silencieuse remplit la pièce. J'ai la gorge nouée. Mon cœur bat de plus en plus fort à mesure que le sien peine à continuer.

Et puis vers une heure et demie du matin, Bernard pousse son dernier soupir.

C'est terminé.

Hubert, visiblement éprouvé, sort de la maison et me demande de le suivre.

Nous marchons quelques mètres. Le ciel est couvert d'étoiles et nous plonge dans l'immensité des mystères de la vie et de la mort. Après plusieurs minutes, et reprenant ses esprits, Hubert me dit:
"- Je crois que notre rendez-vous ancestral se termine ici.
- Oui je le crois... Hubert, je vous remercie de m'avoir accompagné dans ce moment si triste. C'est la première fois que j'assiste aux derniers instants d'un homme. J'en suis bouleversé."
Hubert me sourit et me prend dans ses bras. Ne pouvant plus retenir mon chagrin, je fonds en larmes.

Ce rendez-vous ancestral touche à sa fin et nous devons nous quitter. Je remercie encore Hubert et le salue en espérant le revoir dans un moment plus joyeux.

*****************
Sources :

  • Le rituel des derniers sacrements que j'ai décrit est inspiré des éléments décrits dans le Rituel de Saint-Diez (Vosges) qui devait être très proche de ce qui était pratiqué en Moselle. Lien.
  • L'extrême-onction dans l'ancien temps. Article du blog "Garrigues et sentiers" paru le 1er novembre 2012. Lien
  • Acte de décès de Bernard VALENTIN. Archives départementales de la Moselle. Paroisse de Hémilly. 5 MI318 /1 (NMD 1793-an VII, an II-1892).

samedi 17 novembre 2018

#ChallengeAZ 2018 - Lettre O écrite à Oswalt RICHARD, remise en main propre lors d'un #RDVAncestral

En ce troisième samedi du mois de novembre 2018, deux challenges s'entrechoquent : le #ChallengeAZ et le #RDVAncestral. Quoi de mieux alors que de relever ces deux challenges en un seul article ?

***

Je m’assoie confortablement dans mon fauteuil. Le train en direction de Bruxelles-Midi va partir. La rame du TGV démarre lentement puis accélère pour atteindre sa vitesse maximale. A la fenêtre, je vois défiler les paysages provençaux que je n’ai pas eu le temps d’apprécier durant mon déplacement professionnel. Ce sera pour une autre fois!

Pour la lettre O du ChallengeAZ, j’avais décidé d’écrire ma lettre à Oswalt RICHARD. Il est mon ancêtre à la 11ème génération et mon sosa 3204. Je commence à écrire…

***
 

Samedi 17 novembre 2018, 

Oswalt, 

Je vous écris d’un temps que vous ne connaissez pas, celui qui voit naître encore aujourd’hui vos nombreux descendants. Je vous écris de l’année 2018 et je suis l'un d'entre-eux. Voyez-vous, 11 générations nous séparent. 

Je ne connais que très peu de choses sur votre vie car vous avez vécu à une période où les documents d’archives se font de plus en plus rares. Et en effet : les registres des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse de Luttange ne remontent pas au-delà de 1670. Je ne connais pas votre date de mariage, ni-même celui de votre naissance... entre 1620 et 1630 sans doute… Ce qui vous fait voir le jour au moment du début de la guerre de Trente Ans, celle que vous connaissez sous le nom de guerre des Croates (ou Crawates).

… 

***

Je suis en pleine écriture de ma missive quand, sans comprendre ce qu’il se passe, je me sens soudain projeté dans un autre lieu, un autre temps, une feuille de papier à la main. Sur le moment, je n’arrive pas à comprendre ce qu’il m’arrive.

Après quelques secondes, Je reprends mes esprits. Devant moi, se dresse fièrement un château à côté duquel se trouve une église dont le clocher ressemble à une tour de garde. Sans hésiter, je reconnais immédiatement les lieux. Je suis à Luttange, le village d’une partie de mes ancêtres maternels.

L'ancienne église de Luttange, aujourd'hui disparue, d'après Migette (AD57 - 116J1)
Je crois que nous sommes un matin, au début de l’été ; vous savez, ces matins où la fraîcheur est bien vite balayée par le souffle doux d’un vent léger. Je me sens bien. Mais très vite, mon état de rêverie dans lequel je suis est stoppé net par le tintement de la cloche de l’église. Ce doit être l’heure de la messe.

Autour de moi, les villageois sortent de leurs maisons et arrivent aussi des chemins depuis la campagne. Parmi eux, un vieux monsieur marche vers moi, lentement. Il est accompagné d’un homme d’une quarantaine d’années, peut-être son fils et d’une dame qui semble être son épouse. Les laissant entrer dans l’église, il s’avance seul vers moi et m’adresse la parole d’une voix certes un peu tremblante, mais forte :
« Bonjour monsieur, je suis Oswalt RICHARD. On m’a dit que vous aviez une lettre pour moi ? ».
Je comprends alors. Ce nouveau Rendez-Vous Ancestral me donne l'occasion de remettre en main propre ma lettre à son destinataire !
"- Oswalt, je suis heureux de vous rencontrer. Comment saviez-vous que je viendrais à votre rencontre ?
- Vous savez monsieur, dit-il en esquissant un sourire, à mon âge, on a des intuitions et les rêves nous apportent certains présages".
Je lui remets alors mon papier et il me remercie.
"- Vous savez, j’ai eu beaucoup de chances. Je suis né alors que la guerre des Crawates n’était pas terminée... il y avait aussi la peste. Nos terres n'étaient que désolation. Beaucoup d'amis de mes parents n’ont pas survécu.
- Justement, je me suis toujours demandé quelle était votre date de naissance.
- Et bien, je ne sais plus bien non plus. Nous sommes en quelle année ? 1692… voyons... ça devait être en 1630 je crois... ou vers les années 1620… Vous savez, cela fait tellement longtemps maintenant. Toute ma vie, je l’ai passée à reconstruire, à défricher et à cultiver des terres qui avaient été abandonnées par nos aïeux. Il y avait des moments difficiles, car nous n’avions presque rien.
- Et maintenant ? Vous avez retrouvé une certaine richesse n’est-ce pas ?
- A mon âge, la richesse m’importe peu, si ce n’est celle qui provient des relations entre les hommes et des instants de bonheurs qui ponctuent nos vies.
- C'est très beau et très juste. Vous avez raison Oswalt.
- Monsieur, je dois vous laisser car la messe va commencer, et je ne voudrais pas fâcher notre curé. J’ai été ravi de cette discussion.
- Moi de même.
- Merci et au revoir Oswalt !".
Après notre poignée de main, je me retrouve à nouveau assis dans mon fauteuil. Je repense alors à Oswalt et à sa vie. Il a raison : notre véritable richesse est celle du cœur.

Oswalt décèdera quelques mois après notre rencontre, le 18 juillet de l’année 1692 après une vie riche et bien remplie. Ce fut en tout cas un beau #RDVAncestral.

samedi 16 juin 2018

#RDVAncestral - Catherine VALENTIN, un rendez-vous manqué...

Comme chaque troisième samedi du mois, Guillaume Chaix et toute l’équipe du #RDVAncestral nous proposent de partir à la rencontre de nos ancêtres. Pour ce nouvel épisode, j'avais décidé de m'entretenir à nouveau avec Catherine VALENTIN, mon aïeule rencontrée il y a deux mois...



Les recherches généalogiques ne sont pas aisées pour celui qui habite loin de sa région d'origine et les occasions d'aller aux archives départementales sont rares. En ce mois de juin 2018, je profite d'un passage en Lorraine pour me rendre aux archives départementales de la Moselle. Sans idée précise, j'avais en tête de consulter les archives du Notaire des Étangs, commune où Catherine Valentin avait vécu les dernières années de sa vie. Ne sait-on jamais au hasard d'un acte, Catherine ou sa famille y sont peut-être mentionnés ? Je commande le document : 407U1.

Après un petit temps d'attente, assis sur ma chaise, j'entends le bruit si caractéristique du chariot, annonciateur de l'arrivée des documents en salle de lecture. Je récupère la liasse de feuillets placés dans une pochette en carton, puis je dépouille les actes un par un. Ah, que j'aime ces odeurs de vieux papiers !


1806, 1807, 1808... les années défilent sous mes yeux sans m'apporter le moindre acte intéressant pour mes recherches. Je commence quelque peu à me lasser lorsque mes yeux s'arrêtent sur des noms familiers. Sur un papier jauni et taché par le temps, je déchiffre très distinctement les noms de Catherine Valentin et de Jacques Régulier : un inventaire après décès.

Inventaire après décès de Catherine VALENTIN et Jacques REGULIER (AD57 - 407U1)


Imaginez mon excitation et ma joie à la découverte de cet acte qui symbolise à lui-seul l'épilogue de mes longues recherches sur mon aïeule. Je me pose alors un instant et ferme mes yeux pour me préparer à déchiffrer l'acte dont certaines parties sont peu lisibles.

A cet instant, je sens une main me taper sur mon épaule. Une voix d'homme m'interpelle : "Vous arrivez trop tard". Je sursaute et me retourne.

Bien loin de la salle de lecture, je me trouve désormais dans une vieille maison. La pièce dans laquelle je me tiens est relativement sombre malgré la fenêtre ouverte sur l'extérieur. Humide et frais, cet endroit me semble inanimé, véritablement sans âme. Il faut dire que cette "chambre" semble avoir été vidée de ses meubles : une pendule, un miroir, un seau et un tonneau, deux chaises en paille, un coffre en bois et dans le coin un tas de pommes de terre. C'est à peu près tout. Sans nul doute, je suis de retour dans le passé pour un nouveau rendez-vous ancestral.


Devant moi, se tient un homme âgé d'une bonne quarantaine d'années. Curieux, je suis décidé à connaître son identité et les circonstances de mon RDVAncestral. Je décide donc de l’interroger:
"- Trop tard ? Pourquoi ?
- Les funérailles de Catherine Valentin ont eut lieu ce matin. Vous ne la verrez plus."
Ces mots me transpercent le cœur. Même si je sais pertinemment que Catherine est décédée un jour de septembre 1809, l'annonce de sa mort par un de ses contemporains me bouleverse et m'emplit de chagrin. La gorge serrée, je sens les larmes monter. Et pour cause. En travaillant depuis plusieurs mois sur sa vie, je me suis réellement attaché à Catherine : sa vie, ses douleurs, ses joies et ses peines. Plus que le sosa 481 de ma généalogie, elle est devenue un membre à part entière de ma famille.

Voyant une larme couler sur ma joue, l'homme pose sa main sur mon épaule en essayant de trouver un mot de réconfort :
"- Je comprends votre peine, sans doute l'avez-vous bien connu pour être si triste. Mais... excusez-moi... je ne me suis pas présenté. Je suis Nicolas Bérard, son beau-frère, marié avec sa sœur Marie Valentin.
- Heureux de faire votre connaissance Nicolas, je m'appelle Sébastien et je suis un membre éloigné de la famille Valentin."
Nicolas Bérard habite dans le village de Pontigny, situé non loin de la commune des Étangs où nous nous trouvons. Lui et sa femme sont restés très proches de Catherine et de ses enfants. En effet, après le divorce de Catherine d'avec Jacques Régulier pour cause d'émigration, Nicolas et Marie les ont accueillis pendant plusieurs années.



Remis de mes émotions, je continue notre discussion en le questionnant sur les causes de la mort de Catherine :
"- Catherine et Jacques (Régulier) étaient bien malades depuis plusieurs semaines. Ils étaient très faibles et la viande qu'ils devaient manger n'a été d'aucun effet. En une semaine, ils sont partis tous les deux. De toute manière, ils devaient partir ensemble...  Ce qui me chagrine le plus, c'est que Louis Joseph, son fils, est parti depuis plus d'un an maintenant au service de l'armée de l'Empereur. Il ne sait pas encore que ses parents sont morts !
- Ses parents dites-vous ? Mais Louis-Joseph n'est-il pas né de père inconnu ?
Ma question semble gêner Nicolas qui me répond tout de même après un moment d'hésitation :
- Dans l'état-civil oui. Après, vous savez ce que c'est... Jacques Régulier était un vrai père pour Louis-Joseph. Je ne peux vous le garantir, mais on dit que c'est son père. Catherine et Jacques, c'est une longue histoire, malheureusement très tourmentée.

Je suis stupéfait par cette nouvelle : Jacques Régulier serait-il donc le père biologique de Louis-Joseph Valentin ? Aucune certitude certes, mais cette hypothèse est relancée. Étrangement, Nicolas semble vouloir se confier et il poursuit :
- La vie de Catherine a été particulière... jusqu'au bout. Vous saviez que Catherine s'était remariée avec le maçon de Courcelles, Nicolas Gasner ? Même s'ils ont eu une fille, c'était je pense un mariage de façade. Dès le retour définitif de Jacques Régulier d'émigration, Catherine l'a retrouvé et ils se sont installés ensemble ici, aux Étangs. Ils ne pouvaient vivre l'un sans l'autre. Ils ont trouvé cette maison qu'ils ont loué à Simon Michaux. Jacques a pris le métier de boulanger. Malheureusement, la vie a été difficile pour eux. A plusieurs reprises ils ont du procéder à la vente de meubles pour pouvoir subvenir à leurs besoins. 

Cette description de la vie de Catherine m'attriste beaucoup. Que de tourments et de peines pour elle et sa famille ! Nicolas perçoit ma tristesse et essaie alors de me réconforter :
- Vous savez, malgré toutes ces séparations et ces épisodes douloureux, leurs enfants sont restés soudés. Je suis persuadé qu'ils resteront en contact et se soutiendront. En tout cas, j'y veillerai."
A ces mots, Nicolas m'invite à sortir de la maison et ferme la porte car les scellés doivent y être apposés. Dans une dernière accolade, nous nous saluons.

Après quelques instants, je sens une main qui me tape sur mon épaule. Un homme m'interpelle : "Monsieur, monsieur, vous dormez ?". J'ouvre les yeux. Je suis à nouveau assis dans la salle de lecture des archives départementales de la Moselle, devant l'acte d'inventaire après décès du 6 novembre 1809...

samedi 19 mai 2018

#RDVAncestral - Déambulation anachronique avec Hubert WALENTIN

Comme chaque troisième samedi du mois, Guillaume Chaix et toute l’équipe du #RDVAncestral nous proposent de partir à la rencontre de nos ancêtres. Le mois dernier, j'ai enfin pu faire connaissance avec Catherine VALENTIN, mon aïeule dont j'ai conté l'histoire dans mon #Projet3Mois. Pourtant, alors que je quittais sa maison, quelle ne fut pas ma surprise de tomber nez-à-nez avec Hubert WALENTIN...

Village de Lüe, commune de Hayes

Nous sommes aujourd'hui le 10 Ventôse de l'an 4 de la république française, soit le 29 février 1796. Je sors d'un #RDVAncestral avec Catherine VALENTIN, et voilà que je me retrouve nez à nez avec Hubert... son petit-fils, né 24 ans plus tard. Je suis complètement déboussolé.

Que se passe t'il ? La machine à voyager dans le temps s'est-elle détraquée ? Quoi qu'il en soit, les mots d'Hubert se répètent inlassablement dans ma tête. "Je vous avais dit que l'on se reverrait un jour !".  Effectivement, c'est bel et bien la promesse qu'il m'avait faite lors de notre rencontre à l'asile de Maréville. Je me perds dans mes pensées lorsque Hubert m'interpelle à nouveau :
"-Eh ! Sébastien ! Vous rêvez ?
- Excusez-moi Hubert, mais avouez que votre présence ici est quelque peu... anachronique !
- Et la vôtre mon cher ami ?"

Sur ce point il n'a pas tort. Nous quittons le seuil de la maison de Catherine et nous entamons une marche sur le chemin qui conduit vers le village de Hayes. C'est Hubert qui reprend la discussion.
"- Voyez-vous, je suis un peu comme vous, je suis un curieux de nature. Je souhaitais rencontrer ma grand-mère, Catherine car il y a beaucoup d'histoires et de rumeurs à son sujet...
- Je comprends. Vous savez Hubert, son histoire me tient à cœur également. J'ai réalisé beaucoup de recherches sur sa vie et elle concentre la plupart de mes épines généalogiques.
- Épines généalogiques vous dites ?
- Oui, c'est à dire des blocages et des questions sans réponse."
Au fur et à mesure de la discussion, je comprends qu'Hubert connait très peu de chose sur Catherine, et sans doute beaucoup moins que moi. Il me pose alors des questions sur les résultats de mes recherches, sur la vie de Catherine, ses mariages, son divorce, le contexte historique...
"- Et dans toutes vos enquêtes Sébastien, avez-vous retrouvé l'identité du père de mon père* ?
- Tout ceci est une autre histoire. J'ai quelques indices, mais aucune certitude.
- Mon père n'a jamais voulu en parler. Ma mère me disait que c'était un secret de famille et qu'il n'était jamais bon de vouloir rechercher la vérité.
- Sans doute disait-elle vraie. Pourtant, un secret de famille doit-il être enfoui à jamais ? Je ne crois pas... d'autant plus lorsque ce secret ne peut plus donner tort à quiconque.
- Effectivement Sébastien...Mais n'avez-vous pas peur de faire ressortir des vérités qui peuvent déranger ? Avouez que mon cas est dérangeant, n'est-ce pas ?
- Vous savez Hubert, je le fais avec respect, compréhension, indulgence et surtout sans aucun jugement. Qui suis-je d'ailleurs pour juger ?"


Nous continuons à avancer en silence sur le chemin de terre dont la boue est figée par le froid. Déjà au loin, nous apercevons le clocher de l'église du village de Hayes.


Certes, cinq générations nous séparent, mais nous marchons tous deux... comme deux amis qui se connaissent de longue date. La surprise et l'étonnement ont cédés la place à la joie. Je suis heureux de ce moment et de cette déambulation avec Hubert, lui que l'on qualifie de fou ou d'aliéné. Je repense alors à notre premier #RDVAncestral : l'asile, l'infirmière, le médecin... Et si finalement Hubert racontait la vérité ? Est-il un voyageur du temps ? A t'il vraiment rencontré le Christ comme il le prétend ? Voilà que mon esprit s'embrouille à nouveau... Je devrais profiter de cet instant plutôt que de me poser des questions. C'est finalement le hennissement d'un cheval qui me fait sortir de mes pensées.

Une charrette vient dans notre direction. Je reconnais alors Bernard VALENTIN, le père de Catherine, qui revient du village de Hayes où il a déclaré la naissance de son petit-fils, à la maison commune.
"- Vous voilà encore ? Laissez-nous passer, nous devons nous hâter car l'enfant est de petite constitution."
Toujours aussi peu aimable me dis-je... Pourtant, il a raison de se soucier de la santé du nouveau-né car celui-ci s'éteindra malheureusement deux semaines plus tard...

C'est la tombée de la nuit qui aura raison de notre déambulation. Je salue Hubert en le remerciant de ce moment passé en sa compagnie : "Nous nous reverrons Sébastien, n'ayez crainte !". Après une dernière accolade, nous retournons chacun dans notre époque d'origine, lui en 1869, moi en 2018...

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* Le père d'Hubert est Louis-Joseph WALENTIN, fils de Catherine. Il est né de père inconnu et malheureusement, je n'ai pas pour l'instant assez d'indice pour retrouver le père biologique (cf un précédent Article).

samedi 21 avril 2018

#RDVAncestral - Ma rencontre avec Catherine VALENTIN

Comme chaque troisième samedi du mois, Guillaume Chaix et toute l’équipe du #RDVAncestral nous proposent de partir à la rencontre de nos ancêtres. Depuis plusieurs semaines, mon souhait le plus cher était de partager quelques instant avec Catherine Valentin, mon aïeule dont j'ai conté l'histoire dans mon dernier #Projet3Mois. Après un rendez-vous manqué le mois dernier, j'étais bien décidé à ne pas manquer le coche...


Assis devant mon ordinateur, je prends une grande respiration et je ferme les yeux. Mon esprit vacille. Après quelques instants, mon voyage temporel me transporte dans un lieu que je ne reconnais pas encore. Il fait froid. Je rouvre les yeux.

Le paysage que je contemple me semble d'abord froid et hostile; sans doute les températures glaciales et les arbres nus y sont pour quelque chose. Le vent souffle et me glace les os malgré l'épais manteau de laine que je porte. Que suis-je venu faire ici ?

Mes doutes sont bien vite balayés lorsque, en me retournant, j’aperçois un village de quelques maisons avec en son milieu, un petit château entouré d'un jardin et de bassins. Mon cœur s'emplit de joie. Devant moi, se dresse fièrement le château de Lüe, appartenant au Sieur François Louis Joseph JOBAL. Me voici prêt à rencontrer Catherine VALENTIN. Je repense alors à toutes mes recherches, mes questions, mes doutes...

Le Château de Lüe (Source : Communes.com)


Je suis tellement perdu dans mes pensées que je ne prête pas attention à une voiture à cheval qui vient dans ma direction, depuis le village. L'attelage s'arrête à ma hauteur et son conducteur, un homme d'une soixantaine d'année, m'interpelle :
"- Eh vous! Nous devons aller au village de Hayes pour déclarer la naissance d'un enfant. Ecartez-vous de notre chemin !"
Son ton directif me décontenance quelque peu et je m'écarte aussitôt pour le laisser passer... Je ne souhaite pas avoir d'ennui ! Le chariot passe devant moi et j'entrevois à l'arrière une jeune femme qui serre dans ses bras un nourrisson emmailloté.

Remis de cette remontrance, j'interpelle cet homme pour lui demander s'il connait Catherine VALENTIN.

"- Catherine VALENTIN ? Que lui voulez-vous ? 
- Je suis un parent éloigné et je souhaite lui rendre visite. Savez-vous où je peux la trouver ?"
- De parenté vous dites ? Je ne vous connais pas. Je suis son père et l'enfant à l'arrière de mon chariot est son nouveau-né. "

L'homme qui se tient devant moi est donc Bernard VALENTIN et la jeune femme à l'arrière doit être sa fille, Marie. C'est la première fois que la rencontre avec un de mes aïeux se passe de manière si abrupte. Son caractère bien trempé et son autorité naturelle sont sans doute des qualités qui lui ont permis de devenir Garde des Bois. Soudain, pour je ne sais quelle raison, Bernard semble changer de position et me réponds d'une manière beaucoup moins directive:
"- Bon, effectivement, si vous êtes de la famille éloignée, je ne vous connais sans doute pas... Bon... Vous trouverez Catherine dans notre maison. Je vous demande juste de ne pas trop l'importuner car elle est encore fatiguée."
Bernard me montre la localisation de sa demeure puis reprends sa route. Sans plus attendre, je me dirige vers la maison. Le trajet n'est pas long et j'arrive rapidement sur le pas de la porte. Je frappe et une femme vient m'ouvrir. Je me présente en lui disant que j'avais vu Bernard VALENTIN en chemin. Elle me laisse entrer. Il doit s'agir de la sage-femme.

La chaleur de la maison contraste très nettement avec le froid à l'extérieur. Tout y est beaucoup plus doux. Une odeur de soupe se mêle aux senteurs du feu de bois. Catherine n'est pas seule à la maison. Outre la sage-femme, j'aperçois un homme attablé. Malgré mon arrivée, il ne bouge pas et reste assis devant la cheminée. Je trouve enfin Catherine, encore alitée dans un lit en alcôve. Je m'approche et me présente :

"- Bonjour Catherine, je suis très heureux de faire votre connaissance. Je suis Sébastien, un membre de la famille éloignée. Je viens prendre de vos nouvelles.
- Bonjour Sébastien. Je suis très heureuse également. On m'a prévenu de votre visite.

Je suis un peu surpris pas son propos, mais je n'y prête pas plus attention. Nous entamons la conversation et nous échangeons sur cette période troublée de la révolution.
- La révolution a bouleversé beaucoup de choses ici. Voyez-vous Sébastien, je me retrouve à présent divorcée. Je ne l'ai pas choisi. Mon mari, Jacques, a du suivre le Sieur Jobal. Certains ont dit à mon père que je risquais d'être emprisonnée si je restais mariée avec lui. Que faire alors ? J'ai du renoncer à beaucoup de choses...
- Mais votre fils, celui que vous avez mis au monde ce matin, qui est le père ? Jacques Régulier ?"
Catherine ne me répond pas. Elle esquisse seulement un sourire puis me demande de la laisser se reposer un peu. A ce moment, un homme entre dans la maison avec deux jeunes garçons qui courent embrasser leur mère. Je reconnais facilement le plus grand car la couleur rousse de ses cheveux "poil de carotte" correspondent à la description de Louis Joseph, fils de Catherine, également mon aïeul. Je suis ému par ce moment de tendresse entre une mère et ses deux fils. Je décide alors de prendre congé de mes hôtes.

Après avoir salué Catherine, je sors de la maison. A ce moment, l'homme qui était assis devant la cheminée se lève et me suit. Une fois à l'extérieur, je me retourne.

A cet instant, je sursaute. Les battements de mon cœur s'accélèrent. Ce visage, ce regard. Je connais cet homme. Devant mes yeux écarquillés et mon air hagard, il me salue :
"- Bonjour Sébastien, je suis heureux de vous revoir ! Je vous avais dit que l'on se reverrait un jour !"
C'est Hubert WALENTIN, mon aïeul que j'avais rencontré à l'asile de Maréville lors d'un précédent #RDVAncestral... Je suis sidéré. Pourtant, je ne suis qu'au début de mes surprises...

(la suite le mois prochain...)

samedi 17 mars 2018

#RDVAncestral - Une rencontre à contretemps


Comme chaque mois, Guillaume Chaix et toute l'équipe du #RDVAncestral  nous proposent de partir à la rencontre de nos ancêtres. Pour cet épisode, j'avoue avoir été pris de cours en découvrant il y a trois jours l'échéance fatidique. Pourtant, le Rendez-Vous a bien eu lieu, dans une situation que je n'avais pas encore envisagé...


Mercredi 14 mars 2018

Je suis confortablement assis dans mon fauteuil de bureau, la souris d'ordinateur dans la main droite, et une tasse de café dans la main gauche. J'ai un peu de temps devant moi et je décide de commencer la rédaction d'un article-bilan sur le premier Raconte-Moi Nos Ancêtres (#RMNA). Pour me remémorer l'ensemble des contributions, je consulte le site http://rdvancestral.com. Sur la page d'accueil un petit rappel signale le prochain rendez-vous :

#RDVAncestral n°19 - 17 mars 2018 - Plus que 3 jours.

Plus que 3 jours ! Moi qui étais persuadé d'avoir encore une semaine, je tombe de haut. Certes, cette nouvelle ne va pas bouleverser ma vie, mais je suis quelque peu ennuyé. Je ne suis pas certain de trouver le temps de préparer mon prochain #RDVAncestral...



Jeudi 15 mars 2018, 7h00

Bon. Il est clair maintenant que je suis vraiment trop en retard pour le #RDVAncestral de ce mois de mars. Entre les obligations professionnelles et la vie de famille, je n'ai plus que deux petites heures disponibles d'ici samedi matin. Ce n'est vraiment pas assez...

Jeudi 15 mars 2018, 17h30

Après une journée de travail et de rendez-vous professionnels, je prends la route pour revenir à la maison. La perspective de retrouver ma femme et mes enfants m'enchante et ce n'est pas la pluie de ce début de soirée qui va effacer ma bonne humeur.

Après une bonne demie-heure de route, j'arrive à mon domicile. Il est assez tôt et je suis donc seul à la maison. Je sors de ma voiture et je m'empresse de fermer le portail quand un jeune homme vient à ma rencontre. Je suis assez surpris car les passants sont plutôt rares dans ce petit village de Bretagne qui ne compte que six maisons!

Son visage ne me dit rien, pourtant j'ai l'impression de le connaître. Il s'approche de moi et engage la conversation :

- Bonjour monsieur, je cherche un certain M. Dellinger, est-ce que vous le connaissez ?
- Oui bonjour, c'est moi-même. 

A ma réponse, son visage s'illumine. Il esquisse un sourire mais semble pourtant un peu embarrassé. Quelques secondes de silence s'écoulent et, voyant qu'il n'osait rien dire, je reprends notre échange :
- Vous souhaitez quelque-chose ? Qui êtes-vous ?
- Je suis en fait un cousin éloigné, mais vous ne me connaissez pas. Même si cela vous semble étrange, je souhaite vous interroger sur vous et votre famille.

Soudain, je repense au #RDVAncestral. Une idée furtive me traverse l'esprit : ce curieux visiteur ne serait-il pas un de mes descendants, venant pour un RDVAncestral ? Non, ce n'est pas possible... Pourtant.... Est-ce que je mets les pieds dans le plat, au risque de passer pour un fou ? De toute manière, je ne le connais pas, et puis il n'y a aucun risque à se ridiculiser. Finalement, je me lance :
- En vous voyant, j'ai l'impression de voir un de mes enfants, ou plutôt un de mes descendants. Je me trompe ?
- Non, euh... en fait, euh... vous n'allez pas me croire, mais je suis un de vos descendants.

Mon intuition était la bonne. Voici que je me retrouve être l'hôte d'un de mes descendants dans le cadre du #RDVAncestral ! Je suis d'abord heureux de constater que le #RDVAncestral existe toujours. Je suis également ravi de cette nouvelle expérience. Je décide de continuer la discussion en l'invitant à rentrer à la maison, à l'abri de la pluie. Je suis curieux de le connaître et surtout de savoir de quelle époque il vient...

- Je pense que l'on peut se tutoyer. Comment t'appelles-tu ? Tu es né en quel année ?
- Je m'appelle Alphonse. Je suis né en 2103. D'après mes recherches, vous... enfin tu es mon sosa 24, c'est-à-dire mon arrière-arrière-grand-père du côté de ma mère. 

Je suis donc son arrière-arrière-grand-père... Cette nouvelle me fais prendre un sacré coup de vieux ! Je prends alors conscience du temps et des générations qui passent. Entre lui et mes propres arrière-arrière-grands parents, je ne suis finalement qu'un maillon d'une chaîne, un passeur de vie. Cette idée m'emplit de sentiments troublés que j'ai du mal à définir.

Voyant mon émoi, Alphonse reprends la parole:
- Je voulais te rencontrer car je me pose beaucoup de questions sur la famille. Les données et les sources sont nombreuses mais lacunaires. Beaucoup de données numériques ont disparu avec le temps. Heureusement qu'il existait encore des archives au format papier ! D'ailleurs, c'est grâce à toi que je me suis passionné pour la généalogie. J'ai retrouvé beaucoup de tes résultats de recherches et des articles dans une vieille malle dans le grenier de mes grands-parents.
- Je suis très heureux que mes recherches se sont pas tombées dans l'oubli et qu'elles t'ont donné le goût à la généalogie ! Que souhaites-tu savoir ?
- J'ai surtout une question qui me tracasse. Pourquoi as-tu quitté la terre de tes ancêtres ? Pourquoi es-tu parti t'installer en Bretagne?  Avais-tu un différend avec ta famille ? Étais-ce à cause de la crise de la sidérurgie ?
J'esquisse un sourire et je me dis qu'il mélange tout. Pourtant, la naïveté de sa question me touche et me renvoie à mes propres interrogations. Avec le temps, les souvenirs et les circonstance des évènements qui ponctuent nos vies s'effacent inexorablement... Le chercheur désemparé se retrouve alors à chercher des indices et à poser des hypothèses à partir de petits bouts de vérité.


Je réponds du mieux que je peux à sa question et nous bavardons quelques minutes. Puis c'est le moment de nous quitter. J'embrasse Alphonse et le serre dans mes bras. Dehors, la pluie a cessé. Je le raccompagne et je le laisse partir. Finalement, mon #RDVAncestral a bien eu lieu et m'a encore une fois touché au plus profond de mon cœur.

samedi 17 février 2018

#RDVAncestral - Quand la folie ressurgit du passé

Ce #RDVAncestral est aujourd'hui un peu particulier, car il n'est pas du tout ce que j'avais prévu initialement. Mais quelques fois, une insomnie peut amener dans les méandres de nos pensées et à imaginer tout autre chose. C'est durant une de ces courtes nuits que la rencontre avec Hubert WALENTIN m'est venue... comme une évidence... comme si c'est lui qui me proposait de le rejoindre... Je vous laisse maintenant à la lecture de mon nouveau RDV Ancestral. 

Dortoir à Maréville (http://pboyer.fr/nancy-hier/)
A mon arrivée, je me situe dans un couloir que je pense être un couloir d’hôpital. Il y a beaucoup d’agitation et j’entends des cris qui viennent d’une des chambres. A ma droite, j’aperçois un dortoir, dans lequel sont alignés des lits. Aucune décoration, si ce n'est un pot de fleur posé sur une petite table. Après quelques instants, une infirmière arrive devant moi et me dit : "Bonjour Monsieur, le docteur Broc vous attend. Veuillez me suivre s’il vous plait".




Je suis donc attendu auprès d’un médecin. Ceci m’étonne beaucoup. Cependant, je l’accompagne sans poser de question, car je serai rapidement fixé sur le motif de cet entretien. Après avoir traversé plusieurs couloirs, nous arrivons devant une porte sur laquelle il est écrit « Docteur Broc – Médecin en chef de la division des hommes (1) ». L’infirmière frappe alors trois coup, ouvre la porte et me laisse entrer. Un homme en blouse blanche est assis à son bureau où sont entassées des chemises en carton que je pense être des dossiers de patients. En me voyant, il se lève et me sert la main :
 "- Bonjour monsieur Dellinger. Permettez-moi de vous remercier d’être venu si vite !
A l’énoncé de mon nom, je reste bouche bée. Comment connait-il mon nom ? En voyant mon étonnement, il reprend la parole :
- Nous vous avons convoqué ce jour pour évoquer le cas du dénommé Jean-Jacques Hubert WALENTIN, communément appelé Hubert WALENTIN, âgé de 48 ans, placé d’office dans notre asile d’aliénés de Maréville depuis le 14 novembre 1869. Vous êtes bien un parent du patient ?
- Oui effectivement.

A sa question, je ne peux qu’acquiescer car je suis un de ses descendants, et donc de parenté. Le docteur Broc ouvre alors un dossier sur lequel je devine effectivement le nom de mon aïeul.

Extrait du registre matricule de l'Hospice de Maréville (AD54 - 1855W493)
 
Le docteur poursuit :
- Bien. Reprenons. Nous avons souhaité vous voir sur demande du patient. Ceci est, je vous l’accorde, un fait exceptionnel, mais devant son insistance, nous avons accepté.
A ce moment précis, je ne sais pas quoi dire. Ce serait donc Hubert lui-même qui aurait demandé à ce que le médecin s’entretienne avec moi ? L’expérience du rendez-vous ancestral me surprendra toujours autant.
- Bien. Le cas de monsieur WALENTIN présente toutes les caractéristiques d’un état de folie caractérisé par des idées de grandeur. Je connais très bien ces troubles que j’ai étudiés pendant ma thèse (2). Depuis que nous le suivons, il continue de prétendre qu’il tient de Jésus-Christ un grand pouvoir médical. Il dit également qu’il aurait cheminé avec lui pendant plusieurs lieues. Vous a-t-il déjà parlé de ses idées excentriques ?
- A vrai dire, non.
- Monsieur, je ne vous cache pas que nous sommes inquiets. Son état se dégrade. Il présente un affaiblissement notable de toutes ces forces physiques. Je crains qu’il soit frappé tôt ou tard d’une paralysie généralisée.

Le diagnostic énoncé par le docteur Broc est sans appel. Mon aïeul présente des troubles importants et j’en suis terriblement peiné. Hubert WALENTIN, charron, marié à Marie Anne PISTER, et qui avait eu 5 enfants… Comment a-t-il pu devenir aliéné ? Ne sachant pas quoi lui répondre, je lui pose la question que tout le monde pose à son médecin :
- Euh... et vous pensez qu’il y a un espoir de guérison ?
- Ces cas présentent malheureusement peu d’évolutions positives, il est en effet…" 
Notre discussion est interrompue.

L’infirmière qui m’avait amené jusqu’ici frappe à nouveau à la porte, elle entre et déclare au docteur que le patient WALENTIN nous attend dans la salle d’auscultation. A ces mots, le médecin me demande de le suivre. En déambulant dans les couloirs de l'hôpital, je suis mêlé de sentiments très étranges. Je suis à la fois heureux de pouvoir rencontrer mon aïeul, mais j’appréhende. Comment vais-je réagir ? Pourquoi veut-il me voir ? Et comment se fait-il qu’il me connaisse ? Je commence à ressentir un point au niveau de l’estomac. Le stress me gagne.

Nous entrons enfin dans la salle d’auscultation. Hubert est debout. Il est vêtu d’une sorte de chemise de nuit blanche. Ses cheveux bruns sont en bataille et il semble fatigué. Je reconnais ses traits de visage : le nez et la bouche sont effectivement un caractère physique que je reconnais chez les WALENTIN. De chaque côté, deux infirmiers le maintiennent, tel deux gendarmes qui viennent d’attraper un malfrat. A mon arrivée, Hubert esquisse un sourire, comme s’il venait de voir un ami ou un membre de sa famille. Le docteur Broc reprend la parole :
- Bonjour monsieur WALENTIN. Voici l’homme dont vous nous avez parlé. Le reconnaissez-vous ?
- Oui, je le reconnais. Il se nomme Sébastien et nous avons un rendez-vous aujourd’hui! C'est moi qui lui ai demandé de venir !
Je suis estomaqué. Sa réponse arrive comme un électrochoc. Il me connaît et connait le motif de ma venue. Est-ce son état, que l’on qualifie de folie, qui lui permet de savoir l’identité du visiteur du RDV Ancestral ? Pendant que je divague dans mes pensées, le docteur poursuit ses propos:
- Bien, continuons. Monsieur Valentin, est-ce que vous maintenez que vous avez cheminé avec le Christ pendant plusieurs lieues ?
- Oui, je le maintiens. Et je ne suis pas fou ! 
A ce moment, Hubert se tourne et m’interpelle :
- Sébastien, vous savez qui je suis ! Vous connaissez la famille ! Vous l’avez vu dans vos recherches ! mes descendants ne sont pas fous ! et vous non plus ! Vous le savez, vous qui venez de l’avenir !
- Monsieur Valentin ! Voyons ! Cessez vos propos qui n’ont pas de sens ! 

Je suis dans l’embarras. Je ne peux pas dire la vérité au médecin au risque d’être moi aussi enfermé. Pourtant, je ne veux pas laisser Hubert dans cette confusion. En avocat de mon ancêtre, je lui réponds:
- Docteur, il y a une part de vérité dans ce que dit Hubert. Ne lui en tenez pas rigueur. Il y a dans tous nos esprits une part de rêves ou de folie. Hubert a ses propres rêves et ses propres réalités. Même si les deux se confondent dans sa tête, il n’en reste pas moins un homme, avec ses qualités et ses défauts. Un homme qui a eu un métier, une femme, des enfants. Un homme qui a été apprécié par ses proches. Traitez-le en homme. 
Voyant que le médecin ne comprend pas vraiment la situation, Hubert se retourne à nouveau vers moi et me dit: « Ce n’est pas grave, on aura quand même essayé ! ».

Sous les ordres du médecin, les deux infirmiers prennent Hubert à chaque bras pour l’emmener dans son dortoir. En sortant, Hubert me sourit à nouveau et je l’entends encore me crier « Ce n’est pas grave Sébastien, on aura essayé ! On se reverra mon p’tit gars, on se reverra à un prochain RDV Ancestral ! ».

La scène avec Hubert s’arrête ici. Le médecin et l’infirmière me raccompagnent en silence, me saluent et me laissent seul devant l’immense porte d’entrée de l’hôpital de Maréville. En attendant mon retour, je m’assoie au pied d'un arbre. Cette nouvelle expérience m’a totalement épuisé. J’ai été pendant un instant en face de la dure réalité de mon histoire familiale, sans filtre. Le RDV Ancestral crée des ponts et ouvre des chemins entre les générations. Il nous faut accepter le bon comme le moins bon. Hubert savait qui j’étais et connaissait vraisemblablement les circonstances de ma visite. Finalement, je me demande s’il est aussi fou que cela…

L'entrée de l'asile de Maréville (Source : Delcampe.net)


Sources et documents :

(1) Le Docteur Broc sera médecin en chef de la division des hommes de l’Asile de Maréville jusqu’en 1870, date où il sera promu Directeur de l’Asile de Bonneval. Il sera remplacé par le Docteur Bécoulet (Annales médico-psychologiques. Journal de l’aliénation mentale et de la médecine légale des Aliénés, Masson, 1870, Paris).
(2) GARNIER Paul-Emile, 1878. Des idées de grandeur dans le délire des persécutions. Paris : V.A. Delahaye.

Autres sources utilisées pour ce RDV Ancestral :

  • Arch. Dept. de la Moselle : Registre matricule de la population de l'Hospice St-Nicolas de Metz pour l'année 1869 (AD57 - 1HD/F29/35)
  • Arch. Dept. de la Moselle : Ensemble des actes d'état-civil relatifs à la famille de Hubert WALENTIN.
  • Arch. Dept. de Meurthe-et-Moselle : Registre matricule des hommes aliénés à Maréville. Dossier de Jean-Jacques-Hubert VALENTIN (AD54 - 1855W493)