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jeudi 8 mars 2018

#RMNA 2018 - Episode 4 : Catherine... la fin de la guerre ? A quoi bon !

Quatrième et dernier article de la première saison de #RMNA – Raconte-Moi Nos Ancêtres. Le principe est simple:  prendre une année comme point de départ d'une saga ou d'une série d'articles. Pour cette saison, notre point de départ à tous est l'année 1918. 

Dans les trois premiers épisodes, j'ai souhaité montrer, au travers des parcours de Pierre, Paul et Chrétien, que la fin de la guerre a eu des conséquences diverses en Moselle, redevenue française. Pour ce dernier épisode, 8 mars 2018, je vous propose le portrait d'une femme, Catherine BAUR, mon arrière-arrière-grand-mère.

La fin de la guerre ? A quoi bon !


11 novembre 1918, village de Schell

En cette journée de novembre 1918, il règne une agitation inhabituelle dans le petit village de Schell. Dans la rue, des hommes et des femmes sont attroupés. L'un d'entre-eux tient un journal à la main : le Lothringer Zeitung. En gros titre on peut y lire :

Die Waffenstillstandsbedingungen angenommen.
Les conditions d'armistice acceptées.

Einstellung des Feindseligheiten heute Mittag ! 
Suspension des hostilités aujourd'hui à midi !

Ubdankung des Kaisers. 
Abdication de l'Empereur. 
 
L'homme qui tient le journal à la main arrive de la ville de Metz. Il est venu pour faire part des nouvelles au reste de sa famille.
- Regardez ! La guerre est terminée, mais le journal ne dit pas tout ! On parle d'une arrivée des soldats français dans les prochains jours à Metz et dans toute l'Alsace-Lorraine ! Les troupes allemande refluent vers la Sarre.
- Mais que va t'il arriver à nos enfants, soldats allemands ?
Les questions et les discussions continuent de plus belle pendant qu'une femme, habillée de noir, sort de sa maison avec ses trois filles. Le visage est mêlé de tristesse et de gravité.
- Que vous arrive t'il ?
- Catherine, regardez, l'armistice a été signé, Guillaume II a abdiqué, la guerre est terminée !
- La guerre est terminée? Et vous croyez que ça va faire revenir mes deux garçons?

Le silence se fait dans l'assistance. Catherine a perdu ses deux fils au début de la guerre. Pourtant, malgré les années, la douleur est encore là, elle qui chérissait tant ses deux garçons. D'un signe de la main elle demande à l'une de ses filles de rentrer à la maison "Lisa, rentrons et laissons-les". Ses deux autres enfants sont restées à l’extérieur. La plus jeune d'entre-elles, Céline, prend alors la parole :
- N'en voulez pas à ma mère. La mort de mes frères l'a profondément touchée et elle ne s'en remet pas.
- Nous comprenons Céline. La douleur d'une mère s'estompe difficilement avec le temps.
Le groupe échange encore quelques mots avant que tout le monde retourne à ses occupations. En cette journée du 11 novembre 1918, les habitants de Schell ne savent pas encore quel va être leur destin..


Catherine BAUR, une femme meurtrie


Catherine BAUR est mon arrière-arrière-grand-mère du côté maternel (sosa 27). Née française à Schell en décembre 1863, elle devient allemande en 1870 lors de l'Annexion. A 24 ans, elle se marie avec Louis LANG dont elle était follement amoureuse. Le couple s'installe d'abord dans le village de Metzeresche situé à quelques kilomètres de Schell. A la fin de l'année, la naissance de leur premier fils, Pierre, vient sceller cet amour.  La famille est plutôt modeste et vit grâce aux revenus de Louis qui est journalier. Au début de l'année 1891, Catherine donne naissance à une fille, Elisabeth, que les parents surnommeront affectueusement Lisa.

Carte des environs de Luttange. Schell se trouve au nord-ouest et Metzeresche au nord-est (Source : BNU de Strasbourg)


En 1892, la famille retourne à Schell pour s'y installer, et en octobre, leur troisième enfant, Charles, voit le jour. Pourtant, la fin de l'année se termine tragiquement. Louis meurt le 17 décembre, la veille de son 31ème anniversaire. Pour Catherine, la mort de son mari est un véritable drame, elle qui en était tellement amoureuse. Elle ne s'en remettra jamais.

La maison "Neisse" à Schell en 2010 (Google Stree-View)
A tout juste 29 ans, Catherine est veuve avec trois enfants en bas-âge. Le remariage est pour elle une nécessité. Moins d'un an plus tard, elle épouse le jeune Pierre NEISSE, 26 ans, originaire de Volstroff, et valet de profession.

Un an après leur union, Catherine met au monde une petite fille, qu'ils prénomment Marie; puis en mai 1897, la famille s'agrandit encore avec l'arrivée de Céline. Pourtant, l'équilibre familial qu'avait retrouvé Catherine vole à nouveau en éclat à la fin du mois de septembre 1900. Pierre meurt et la laisse, veuve, avec cinq enfants..

Cette fois si, Catherine ne trouve plus le courage de se remarier. Son fils ainé, Pierre, alors âgé de 11 ans, l'aide particulièrement dans l'exploitation des deux-trois hectares de terres et de prairies qu'ils possèdent.

La vie s'écoule ensuite dans la maison de Schell. Les enfants grandissent. En octobre 1913, Charles est appelé pour le Wehrpflicht (le service militaire). 

A la mobilisation du 3 août 1914, Pierre et Charles sont appelés pour rejoindre les troupes. Pierre entre dans le Reserve-Infanterie-Regiment Nr. 30 (30ème Régiment d'Infanterie de Réserve) et Charles continue dans le régiment où il effectue son service, le 2e régiment d'artillerie à pied Royal bavarois. Mais l'année 1915 va de nouveau amener le chagrin dans le cœur de Catherine. Au mois de mars, Pierre meurt à l'hôpital de Bonn. Quatre mois plus tard, c'est au tour de Charles de perdre la vie dans les combats du Ban de Sapt, dans les Vosges.

Quel terrible douleur pour Catherine ! La perte effroyable de ses deux fils lui rappelle la mort de Louis, son cher Louis. Malheureusement, les cris et les pleurs d'une mère n'y peuvent rien. Seul le temps réussira à atténuer un peu le chagrin, sans le cicatriser complètement.


Catherine portera ainsi toute son affection pour sa fille Lisa, seule preuve vivante de son amour perdu avec Louis. Marie et Céline se sentirons alors délaissées par leur mère...

Les enfants de Catherine BAUR

Après la fin de la guerre, ses trois filles se marient : Lisa avec Jules FLAMMAND, de Manom, Marie, avec Joseph KREMER, de Florange et enfin Céline avec mon arrière-grand-père, Pierre HOURTE de Vinsberg, dont j'ai relaté l'histoire au premier #RMNA.

Catherine part finalement s'installer avec sa fille Lisa, à Manom, où elle meurt le 12 mai 1933, à l'âge de 69 ans.

Collection personnelle et familiale

La première saison du #RMNA se termine donc ici. Vous trouverez sur le site du #RDVAncestral l'ensemble des excellents textes de tous les participants, que je vous conseille de lire et de relire ! J'espère en tout cas que vous avez apprécié mes contributions !


Sources :

- Archives Départementales de la Moselle pour l'ensemble des actes de naissance, mariage et décès de la famille de Catherine BAUR,
- Archives Départementales de la Moselle - Base des militaires mosellans morts en 1870 et 1914-1918 http://www.archives57.com/index.php/recherches/memoire-1870-1918
-  Communications personnelles et familiales.




jeudi 1 mars 2018

#RMNA 2018 - Episode 3 : Chrétien, entre soulagement et incompréhension

Troisième article de la première saison de #RMNA – Raconte-Moi Nos Ancêtres. Le principe est simple:  prendre une année comme point de départ d'une saga ou d'une série d'articles. Pour cette saison, notre point de départ à tous est l'année 1918.

Pour les deux premiers épisodes, vous avez découvert les parcours de mon arrière-grand-père, Pierre HOURTE et celui de Paul JOHANNES, tous les deux français de cœur. Cette semaine, je vous propose d'entrer un peu plus dans la complexité de la situation de la Moselle en 1918, au travers du parcours de mon arrière-grand-père paternel, Chrétien BECKERICH. Il vivait dans la partie "germanophone" de la Moselle, et comme beaucoup, il a assez mal vécu les méthodes employées par le nouveau pouvoir pour franciser à tout prix la région...



Des retrouvailles et des questions

Rimelingen (Rimling) - décembre 1918

Après 4 ans de combats, la guerre est belle est bien terminée. En ce mois de décembre 1918, les familles de Moselle s'apprêtent à célébrer Noël : le premier Noël français depuis plus de quarante ans. Si pour certains cet évènement est riche de symboles, pour d'autres, le temps incite plus aux questionnements et aux inquiétudes.


A Rimling, Chrétien Beckerich est en visite chez un ami. Les deux hommes sont attablés et parlent
en "Platt", leur langue natale, également appelée francique rhénan :
(La plupart des mots sont ici traduits en français) 

"- Chrétien, je suis bien heureux de te voir. Tu as eu de la chance de revenir en vie après ces quatre années de guerre !
- Ja ja. D'autres n'ont pas eu cette chance. Dreck macht speck ! On m'a dit que mon cousin Nicolas est mort dans un hôpital militaire à Sarrebrück au début de l'année. Je suis très triste car Nicolas était comme mon frère."

Après un moment de silence, Chrétien s'empare du journal qui était posé sur la table :

"- Un journal en français... il parait que l'on veut nous obliger à parler en français ?
- Ja. J'ai entendu cela. Je suis bien incapable d'aligner la moindre phrase. Les français veulent nous faire oublier l'allemand.
- Mais nous ne parlons pas allemand !
- Eux considèrent que si. Les français de l'intérieur voient d'un mauvais œil tous ceux qui parlent une langue qui ressemble de près ou de loin à l'allemand!"
Nouveau moment de silence. Chrétien semble inquiet. Certes, la guerre était terminée et l'Allemagne, que la plupart souhaitait voir perdre, était vaincue. Pourtant, rien n'est simple. Chrétien reprend la conversation :
"- Je ne sais pas trop ce qui va nous arriver avec tout ça...
- Moi non plus. J'étais heureux de la victoire de la France, j'étais présent à l'arrivée des soldats français à Bitche, il y a quelques semaines, mais tout ça... ça prend une tournure qui ne me plaît pas...
- Finalement, qui sommes-nous ? des allemands ou des français ?
- Je ne sais pas Chrétien... je ne sais pas".
La scène se termine sur ces mots et ces doutes...

Petite biographie de Chrétien BECKERICH


Chrétien BECKERICH (années 1920)
Chrétien BECKERICH (ou BECKRICH) est le père de ma grand-mère paternelle. Enfant naturel de Jeanne BECKERICH, il est né le 10 mai 1891 à Rimling. Jeanne ne le gardera pas et le confiera à son frère Jean et son épouse qui vivaient à Rimling.

Au début de la première guerre mondiale, Chrétien est enrôlé dès la mobilisation générale du 3 août 1914 au sein du 8ème Régiment de Réserve d'Artillerie à Pieds Bavarois. Pendant toute la durée de la guerre, il combat dans la même unité et enchaîne les batailles: Verdun en 1914, Champagne en 1915, à nouveau Verdun en 1916, Reims en 1917 et Champagne en 1918.

Enfin, le 11 novembre 1918, Chrétien est démobilisé. Comme de nombreux alsaciens-mosellans, il rentre au pays, sans savoir ce qu'il adviendra du statut de la Moselle et de l'Alsace.

Quelques mois plus tard, il se marie à Montbronn avec Madeleine MEYER et part s'installer à Clouange (Moselle), sans doute pour trouver un travail. Il devient serrurier. Trois enfants naîtront à Clouange dont ma grand-mère. Au début des années 1930, toute la famille revient s'installer à Rimling, jusqu'en 1939.

Cette année 1939 marque le début de la seconde guerre mondiale. Dès le 1er septembre, le maire de Rimling reçoit l’ordre d’évacuation. Pas question de traîner, car le délai est court… Les habitants disposent de deux petites heures pour emmener l’essentiel. La famille part alors pour la commune de Bassac, située en Charentes. Après plusieurs mois, les Rimlingoies retournent dans le village, qui était alors annexé par les allemands (1). C'est en 1942, pendant la guerre, que ma grand-mère se marie avec mon grand-père.

Après le débarquement de 1944, les troupes alliées avancent et gagnent le Bitcherland (Pays de Bitche) à la fin de l'année. Après plusieurs mois d’âpres combats, Rimling est enfin libérée et toute la famille redevient définitivement française.

Madeleine meurt quelques années après la fin de la guerre, en 1949. Chrétien vivra quand à lui jusqu'à l'âge de 85 ans.

Les changements brutaux demandés aux mosellans de culture et de langue germanique


Comme je le précisais dans mon premier article, les alsaciens et les mosellans vivent dans une grande incertitude après le 11 novembre 1918. Après l'euphorie de la victoire de la France, la morosité et le désenchantement s'installent. Tout comme Chrétien Beckerich, les mosellans germanophones se voient contraints de parler une langue qui ne connaissent pas. Ainsi, le département de la Moselle fait l'objet d'une francisation "radicale", au risque de bousculer la population germanophone qui n'avait jamais parlé le français (pas même avant 1870). Le français devient ainsi la langue exclusive de l'éducation, même si une circulaire de 1919 tolère l'usage de l'allemand.



La frontière linguistique en Moselle (Source : Wikipédia)


En effet, un des premiers malentendus est né dans les régions germanophones car les français croyaient que la grande majorité de l'usage de l'allemand datait de l'annexion de 1871. Or, le parler "allemand" ou plutôt le francique rhénan, remonte à plus de 15 siècles d'histoire. A Saint-Avold, on ne parlait le français que dans la bourgeoisie ! (2).

Finalement, au delà de la langue, c'est toute une culture et une identité propre que les mosellans ont du abandonner au nom des valeurs et de l'universalisme de la France.

Après la fin de la guerre, des grèves éclatent dans les mines et usines sidérurgiques. D'abord motivées par des revendications sociales, elles revêtent de plus en plus un caractère politique pour la reconnaissance de la qualité des Alsaciens-Mosellans, considérés comme des français de seconde zone (3). Il est vrai qu'à Paris, on se méfie de la population locale et on préfère installer des "français de l'intérieur" aux postes clefs. Les Mosellans ont le sentiment d'être des citoyens de seconde zone dans leur propre pays (4).

Le retour à la France de la Moselle et de l'Alsace n'a pas été sans difficulté. Pour beaucoup, elle a été synonyme de profonds changements et d'un apprentissage d'une langue et d'une culture méconnues. Ce moment a, dit-on, beaucoup marqué mon arrière-grand-père.

Sources :

(1) L'histoire de Rimling, à lire sur le site internet de la commune : http://www.rimling.fr/les-malheurs-de-la-guerre.html
(2) Becker Bernard. Novembre 1918 : Les Naboriens redeviennent français. (Société d’Histoire du Pays Naborien). En ligne : http://www.shpn.fr/page149/page149.html
(3) ASCOMEMO, 2007. Le retour de la Moselle à la France 1918-1919. Collection Mémoire en Image. Editions Sutton. 96p.
(4) Jean-François THULL, 1918 – 2008 : 90e anniversaire du retour de la Moselle à la France, Les Cahiers Lorrains, 2008, N. 3-4, pp. 76-79.

jeudi 22 février 2018

#RMNA 2018 - Episode 2 : Paul et son amour de la France

Deuxième article de la première saison de #RMNA – Raconte-Moi Nos Ancêtres. Le principe est simple:  prendre une année comme point de départ d'une saga ou d'une série d'articles. Pour cette saison, notre point de départ à tous est l'année 1918.

Après le parcours de mon arrière-grand-père et de mon grand-père, je vous propose de découvrir un autre point de vue de ces mosellans qui ont combattu sous l'uniforme allemand en 1914-1918. Voici le destin de Paul JOHANNES, cousin par alliance de mon arrière-grand-père, pour qui, l'amour de la France et "l'esprit de 1918" le conduiront s'engager pour sa patrie en 1939.

Deux soldats à la fin de la guerre


Mercredi 19 juillet 1918

Au petit matin, couchés sur un abri de repos, deux soldats habillés en uniforme allemand Feldgrau* échangent quelques mots. Ils sont au milieu de la forêt de Bazancourt dans la Marne. Ils parlent en français :
 - On n’a pas idée de venir au monde un 14 juillet, mon cher Paul ! Quel anniversaire, pour une fête nationale, pauvres aïeuls !
- Tu es difficile, mon vieux Georges. Ça n’a pourtant pas manqué de feux d’artifice, ni de gâteries, ni d’honneurs. Ils t’ont servi, signe de grands jours, la « Eiserne Portion » (vivres de réserve) ! 
Ceux qui se laissent ainsi aller à la raillerie sont deux jeunes « Malgré-Eux » lorrains.
- Regarde ce que j’écris à maman. 
Georges prend la carte postale que lui tend Paul et y lit : « Ma bonne maman ! Nous venons de fêter avec joie mon 19e anniversaire ; joie d’autant plus grande que la guerre me semble gagnée et qu’à cette allure, elle doit finir bientôt… Je continue à rester prudent… ».
- Tu ne manques pas de culot de mettre ça sur une carte postale ! 
Puis les deux camarades se regardent longuement, les yeux brillants. Devant eux, sur cette terre de Champagne à l’aspect funeste et désolé, monte, à mesure que leurs souffrances vont grandissant, les premières lueurs de la délivrance.

Dimanche 10 novembre 1918

Une agitation bouleverse les troupes. Paul et Georges se trouvent à côté de Sedan. Exténués, vidés, ils se sont blottis contre les ruines d’une ferme. Leur cœur bat à se rompre : d’après un renseignement venu du bureau du régiment, les Alsaciens-Lorrains doivent être renvoyés dans leurs foyers dès demain…

Cependant, les éclairs des canons et ceux des obus continuent à illuminer la nuit. Le matin, le régiment se replie enfin, mais tout à coup, un fracas formidable : les obus tombent lourdement.
- Aïe ! Je suis touché, gémit Georges en portant la main sur sa poitrine. Ne m’abandonne pas … Paul… Ce n’est pas possible de mourir maintenant… 
Paul traine Georges derrière un pan de mur. Il le déshabille avec précaution. Déjà un filet de sang s’échappe de sa bouche.
- Ouvre mon portefeuille, Paul… déchire la doublure que tu connais… 
Georges en retire le petit drapeau bleu-blanc-rouge du Sacré-Cœur rapporté d’un pèlerinage à Lourdes, le serre sur sa poitrine, puis il contemple avec douleur, les photographies des êtres qui lui sont chers. « Maman… pauvre maman ! » Un nouveau flot de sang s’échappe de sa bouche. C’est fini.

Paul essuie sur ses joues creuses les larmes qui tombent entre ses mains tremblantes. Les nerfs épuisés, il sent ses jambes se dérober sous lui.

Peu après, Paul reprend conscience de son état. Il se dresse et aperçoit un groupe de cavaliers venant dans sa direction. Ce sont des officiers français. Ils s’arrêtent.
- Voyons, tu ne peux pas te décider à partir et quitter la France ? l’interpelle par surprise le premier cavalier.
- Non, Monsieur, je suis resté à côté de mon malheureux camarade. 
Les regards des officiers se portent sur ce pauvre petit corps. Ils aperçoivent avec stupeur les couleurs de la France sur sa poitrine.
- Mais qui êtes-vous ? 
Paul conte son histoire. Une profonde émotion gagne tout le monde. Les officiers français mettent pied à terre et saluent l’une des dernières victimes de la catastrophe de 1871 qui, 48 ans après, avait gardé intact et pur l’amour de la France.

Pressant Paul sur son cœur, le chef du groupe, un colonel s’écrie : « Vos pères ont eu le malheur de succomber sur cette terre de Sedan, d’être arrachés à leur patrie. Ils sont enfin vengés. Vos chaines sont rompues ».

Ce passage est adapté d’un texte écrit par Paul JOHANNES en 1934 dans la Voix du Combattant du 10 novembre 1934. Il traduit avec émotion la place que le France tenait dans son cœur ainsi que pour beaucoup d’alsaciens et de mosellans pendant la première guerre mondiale.


Le destin de Paul JOHANNES

 

L'entre-deux guerre

L’esprit de 1918, celui de la victoire et du retour à la France, va nourrir bon nombre de mosellans et d’alsaciens durant toute leur vie. Le destin de Paul JOHANNES en est un excellent témoignage.

Paul JOHANNES (Source : Gallica)
Paul est né le 14 juillet 1899 à Distroff, en Moselle. Il est le fils de Jacques JOHANNES, propriétaire de l’Usine de Chaux de Distroff et d’Elisabeth DUMONT. Après la première guerre mondiale, Paul prend la suite de l’entreprise de son père. Il se marie en avril 1924 avec Gabrielle HOURTE, fille du banquier Jean HOURTE de Thionville et d’Elise PALS. Gabrielle est ainsi la cousine germaine de Pierre HOURTE, mon arrière-grand-père, qui a fait l’objet du premier #RMNA.

Neuf mois plus tard, en janvier 1925, Gabrielle donne naissance à un fils, Jean-Jacques. Mais la joie de cette jeune famille sera de courte durée car Gabrielle meurt le 6 janvier 1927. Paul se marie en secondes noces avec Marie-Thérèse BOSMENT, originaire de Hayange.

Après la première guerre mondiale, Paul va s’investir dans l’Union Nationales des Combattants de la Moselle où il devient secrétaire-trésorier dans les années 1930. Il n’aura de cesse de faire valoir la mémoire des soldats « Malgré-Eux » et l’esprit de 1918.

Les bouleversements de la seconde guerre mondiale.



A la veille de la seconde guerre mondiale, Paul est installé à Mondelange où il est directeur de Cimenterie. Son fils, Jean-Jacques, s'engage en Math Sup. Pourtant, en 1939, la guerre éclate à nouveau. Paul reprend du service au 5ème bureau de l’Etat-Major de l’Armée en tant que Capitaine de Réserve. Sa famille est évacuée dans la région de Neufchâteau (Vosges). Mais la débâcle de 1940 conduit une nouvelle fois à l’Annexion de l’Alsace et de la Moselle. Tant d’efforts en 1918 pour arriver à ça !

Paul est alors affecté à Clermont-Ferrand dans le cadre de la Commission allemande d’armistice. Sa famille rentre à Mondelange en juillet 1940.

Très rapidement, à Clermont-Ferrand, Paul prend part aux réseaux de Résistants et devient Chef de Poste 113 au sein du Réseau S.S.M.S/T.R. (Service de Sécurité Militaire Français). A partir de 1942, il assure le commandement d’un poste important de contre-espionnage en France occupée en établissant la liaison par messages radios entre le Premier Ministre Churchill et le Général Georges. Il est rejoint par son fils ainé, Jean-Jacques, qui entre également dans les services spéciaux.

Pendant ce temps, son épouse est restée à Mondelange. En janvier 1943, elle évacuée avec ses deux enfants en Pologne avant d’être rapatriée grâce à une procédure engagée par sa sœur et son frère. A son retour en Moselle, elle réalise des démarches pour rejoindre Paul. Elle sera expulsée en avril 1943, en même temps que ses parents. Finalement, une grande partie de la famille s’installe en Auvergne. Ainsi, l’oncle et la tante de l’épouse de Paul s'installent à Murol, où ils participent également aux communications dans le cadre du réseau de Résistance du Poste 113.

Malheureusement, en juin 1943, le réseau est dénoncé. Paul, son fils Jean-Jacques ainsi que sa tante Eugénie CLAUDEL, et sa belle-sœur Madeleine BOSMENT sont arrêtés et emprisonnés.
  • Paul est interné puis déporté le 17 janvier 1944 au départ de Compiègne pour arriver le 19 janvier au camp de Dora-Buchenwald (matricule 39691). Il sera libéré en avril 1945. 
  • Jean-Jacques est arrêté le 9 juin 1943 et déporté le 14 janvier 1944 à Buchenwald-Dora. Il est ensuite transféré à Neuengamme et Wöbbelin. Jean-Jacques ne reviendra pas. 
  • Eugénie CLAUDEL et Madeleine BOSMENT sont incarcérées puis partiront le 31 janvier 1944 de Compiègne, dans le convoi que l’on appelle le "convoi des 27000". Elles seront internées dans le camp de Ravensbrück. Madeleine partira au Kommando de Zwodau avant d’être libérée le 7 mai 1945. Eugénie CLAUDEL aura un destin plus sombre, car elle sera gazée à Ravensbrück en avril 1945. 
AD63 - Clermont-Ferrand, Murol. 1943, juin : arrestations et déportations. 1945 908 W 161
 
L’amour de la France, cet esprit de 1918, est resté dans le cœur de Paul. Au risque et au péril de sa vie, ainsi que de celle de sa famille, il s'est engagé pour sa patrie. Paul restera à jamais marqué par ces épreuves et la mort de son fils. Malgré tout, il gardera la fierté d’avoir retrouvé la nationalité française.

Sources :

  • La voix du Combattant, n°797, numéro du 10/11/1934. Union nationale des combattants (Paris). En ligne (Gallica) : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62688774
  • Actes d'Etat-Civil sur la vie de Paul JOHANNES (communes de Distroff, Thionville, Hayange) : Archives Départementales de la moselle
  • Dossier des victimes de la seconde guerre mondiale : AD63 - Clermont-Ferrand, Murol. 1943, juin : arrestations et déportations. 1945 908 W 161
  • Liste des personnes déportées : Fondation pour la mémoire de la déportation/Livre Mémorial - En ligne : http://www.bddm.org/liv/index_liv.php
  • Dossier de combattant de Paul JOHANNES - AD57 - 1001W193/2 
  • Biographies des noms gravés sur le Monument de Ramatuelle - Mémorial National AASSDN. Biographie de Jean-Jacques JOHANNES. En ligne : http://www.aassdn.org/araMnbioIa-Jz.html
Dans le prochain épisode, vous découvrirez une nouvelle facette de la complexité de l'histoire de la Moselle après 1918, et notamment les difficultés d'adaptation de la population mosellane germanophone au retour à la France.

jeudi 15 février 2018

#RMNA 2018 - Episode 1 : Pierre et son fils, un destin qui se répète

Voici le premier article de la première saison de #RMNA – Raconte-Moi Nos Ancêtres. Le principe est simple:  prendre une année comme point de départ d'une saga ou d'une série d'articles. Pour cette saison, notre point de départ à tous est l'année 1918.
J'ai choisi de vous présenter le parcours de quatre ancêtres ou collatéraux. Quatre parcours différents de soldats mosellans, qui ont combattu avec l'uniforme allemand, et pour lesquels la fin de la Grande Guerre a eu un impact important dans la suite de leur vie. Pour démarrer, je vous propose de partir à la rencontre de Pierre HOURTE, dont j'ai déjà relaté son parcours dans l'armée allemande de 1916 à 1918. Découvrons aujourd'hui son destin après 1918.

Tranche de vie : le retour au pays d'un fils tant attendu


Pierre HOURTE (Coll. Pers)
Nous sommes fin 1918. Le jour exact n'est pas certain mais peu importe. En cette matinée, les parents de Pierre tournent en rond. Dans sa dernière lettre, leur fils avait annoncé qu'il devait rentrer de Berlin. Des mois qu'ils ne l'ont pas vu. Certes, ils ont eu des nouvelles grâce aux courriers, mais la présence de leur enfant leur était bien plus importante. Sur les photographies qu'ils ont reçues, ils ont vu Pierre devenir un homme. Plus posé, sans doute assagi, il porte désormais la moustache. On lui donne cinq ans de plus, pourtant il n'est parti que depuis près de deux ans maintenant.

Enfin le voilà. A son arrivée, Pierre embrasse ses parents. Il a un mot de réconfort pour sa mère, Catherine, elle qui se fait facilement du souci. Elle avait besoin de cela : voir son fils, le sentir, le toucher. Il est bien en vie et en bonne santé, et c'est le principal.

Catherine lui sert un café. A la ferme, rien n'a beaucoup changé. Pourtant, pour les parents de Pierre, les tâches quotidiennes deviennent chaque jour un peu plus difficiles. À 67 ans, son père a de plus en plus de mal à manier la charrue. Pierre sait qu'ils ont de plus en plus de mal à exploiter la ferme familiale.

Après avoir discuté des nouvelles du village et des personnes qu'ils connaissent, Pierre se fait plus solennel. Il se racle la gorge et annonce à ses parents :

" Je dois vous annoncer une nouvelle.
La guerre m'a beaucoup fait réfléchir. Sur le front, j'ai vu partir beaucoup de mes camarades. J'ai appris que la vie n'est pas éternelle et que nous devons profiter de chaque instant. Je sais que les travaux de la ferme deviennent de plus en plus difficiles pour vous. Vos forces s'amenuisent et vous avez besoin de bras. C'est pour tout cela que j'ai décidé d'arrêter mes études au séminaire de Metz. Je vais rester ici, avec vous, pour vous aider. "
Après cette déclaration, sa mère lui prend sa main, sans dire un mot. Elle regarde son fils et semble approuver sa décision. Pierre reprend alors :

" La guerre m'a aussi amené à réfléchir sur mon avenir. Je ne me sens pas de rester seul toute ma vie, et j'éprouve désormais le besoin de fonder une famille, d'avoir des enfants. Vous savez, après réflexion, je pense qu'il est bien plus agréable d'avoir au pied de son lit deux paires de chaussons !".
La guerre avait transformé Pierre. Dans ma famille, on disait de lui qu'il était brillant. Il avait appris à jouer du violon et parlait un allemand et un français parfait. Certes, il aurait pu faire de longues études, devenir prêtre ou alors apprendre un métier. Mais la réalité de la vie et l'expérience de la guerre lui ont fait prendre une toute autre décision.

La une de l'Est-Républicain, le 12/11/1918 (Source : Le Kiosque Lorrain)

La vie de Pierre après 1918

Carte d'identité de Céline NEISSE.

Après le 11 novembre 1918, les alsaciens et les mosellans vivent dans une grande incertitude. Après quelques semaines d'allégresse, la morosité et le désenchantement s'installent (1). La population germanophone se voit contrainte de parler une langue qui ne connaissent pas. Dans les villes et les administrations, les allemands qui s'étaient installés depuis près de 40 ans sont renvoyés en Allemagne, avec humiliation et mesures vexatoires. A Paris, on se méfie de la population locale et on préfère installer des "français de l'intérieur" aux postes clefs. Les Mosellans ont le sentiment d'être des citoyens de seconde zone dans leur propre pays (2). En décembre 1918, des cartes d'identités spécifiques sont créées pour les mosellans qui, officiellement, ne sont pas encore français. Pierre reçoit une carte de type "A" qui est donnée aux mosellans nés en France ou en Alsace-Moselle.


A Vinsberg, malgré ces grands bouleversements, la vie et les occupations de la journée ne changent guère. Comme il l'avait annoncé, Pierre prend part aux travaux de la ferme. Quelques mois après son retour, il fréquente Céline NEISSE. Céline n'est pas une inconnue puisqu'ils ont tous les deux le même âge et ils habitent à quelques centaines de mètres l'un de l'autre.

Céline et Pierre se marient en novembre 1921 à la mairie de Volstroff, puis à l'église Saint-Martin de Metz. Moins de deux ans plus tard, Céline met au monde leur fils, Pierre, mon grand-père (Pour la suite de cette histoire, je l’appellerai par son surnom "Pierrot", ce sera plus commode pour différencier le père et le fils!).

Céline NEISSE (Coll.Pers).
Céline est une femme avec un fort caractère et très travailleuse dit-on. C'est d'ailleurs elle qui mène la ferme, conduit les troupeaux ou va chercher de l'eau au puits. A la fin du mois de juillet 1926, le père de Pierre disparaît et quelques mois plus tard, en janvier 1927, c'est au tour de Céline. Au début de l'année, Céline attrape froid, mais malgré son état, elle veut continuer à travailler. Son entêtement va bientôt la contraindre à s'aliter. Son état ne fait que de s'empirer et après quelques jours, elle meurt, victime d'une infection pulmonaire ou d'une bronchite.


Pierre est maintenant seul avec son petit Pierrot âgé de 3 ans et sa mère, Catherine, qui a maintenant 67 ans. Pourtant, il ne restera pas sans épouse très longtemps car une vieille tante qui vit à quelques kilomètres de là décide de lui trouver une compagne. Elle lui présente Clémence. Force est de constater que l'amour opère car ils tombent amoureux l'un de l'autre, comme en témoignent les lettres que Pierre a envoyé à sa promise. Le mariage entre Pierre et Clémence est célébré en avril 1928. Elle donne naissance à trois enfants, dont un décédera en bas-âge. A la maison, Pierrot voit en Clémence une véritable mère qui s'occupe de lui comme de son propre fils.

La vie à la ferme de Vinsberg ne plaît bientôt plus à la famille qui part s'installer à Marange-Silvange. Pierre vend les terres et devient alors ouvrier aux usines d'Hagondange qui cherchaient de la main d’œuvre.

Le destin se répète : son fils, soldat allemand, blessé au combat


Lorsque la guerre éclate en août 1939, Pierre à 42 ans et son fils, Pierrot en a 16. Après la débâcle de 1940, l'Alsace et la Moselle sont à nouveau annexées par le 3ème Reich. L'année de ses 20 ans, Pierrot est enrôlé de force dans l'armée allemande. Ces soldats seront appelés plus tard les Malgré-Nous*. Quel choix a-t’il ? Partir ou désobéir ? Refuser serait synonyme d'emprisonnement, voire de déportation, pour lui et sa famille. Pierrot part sur le front russe et arrive pour la première fois sur le champ de bataille le jour de ses 20 ans, le 23 octobre 1943. Pierrot se souviendra toute sa vie de ce qu'il a vu ce jour là... un arbre, ou du moins ce qu'il en reste, et collé sur le tronc, une main ensanglantée. Devant cet horreur, ses seuls mot sont "Maman, qu'est-ce que je fais là !".

Tout comme son père en 1916, Pierrot prend part aux combats en uniforme allemand. A Marange, son père essaie de suivre sa position grâce aux quelques lettres qu'il reçoit de son fils. Mais en 1944, plus aucune nouvelle. Pierrot a été blessé. Lourdement. Beaucoup plus que son père en 1917. Pourtant, c'est sans doute cette blessure qui le sauvera d'une mort certaine. Tout comme son père, il passera la fin de la guerre en hôpital et en repos.

A l'automne 1944, l'espoir renaît enfin à Marange. Les troupes alliées avancent et atteignent le plateau à l'ouest de la Moselle. Pierre prend alors part aux combats pour libérer le village de Marange. Il est affilié aux FFI. Pierre et toute sa famille redeviennent enfin français !

Plusieurs mois plus tard, un beau jour de mai 1945, on vient crier à la fenêtre de la maison : "Madame Hourte ! Madame Hourte ! Vl'à vot' fils qui revient !". Tout comme ce mois de novembre 1918, à son arrivée, Pierrot embrasse ses parents. Il a un mot de réconfort pour sa mère, elle qui se fait facilement du souci pour son fils... Le destin se répète vous dis-je...

Je ne peux terminer cette histoire en mentionnant les dernières années de Pierre. Son fils Pierrot, se marie deux ans plus tard avec ma grand-mère. Malheureusement, Pierre ne connaîtra pas ses petits-enfants, car il disparaît en février 1948, à l'âge de 50 ans.


Dans le prochain #RMNA, je vous raconterai l'histoire de Paul-Julien JOHANNES, cousin par alliance de Pierre HOURTE. J'essayerai de vous expliquer ce qui a poussé la population mosellane a changé d'avis et à vouloir un retour à la France. Vous verrez également comment, l"esprit de 1918" a marqué la vie de Paul-Julien, et l'a poussé à entrer dans les réseaux de Résistant en 1940.

* J'avais écrit un article sur le destin de mon grand-père au premier ChallengeAZ de 2013. Vous le retrouverez ici.


Sources :
  1.   ASCOMEMO, 2007. Le retour de la Moselle à la France 1918-1919. Collection Mémoire en Image. Editions Sutton. 96p.
  2. Jean-François THULL, 1918 – 2008 : 90e anniversaire du retour de la Moselle à la France, Les Cahiers Lorrains, 2008, N. 3-4, pp. 76-79.
Autres documents et sources utilisées:

  •  MilitärPass de Peter HOURTE du 21/09/1916 à octobre 1918 (Document familial personnel) 
  • Témoignages et documents familiaux (carte postale envoyée par Pierre à ses parents en avril 1917, photographies)
  • Parcours militaire de Pierre HOURTE (mon grand-père). Extrait de son registre matricule (Deutsche Dienststelle - WAST)
  •  Témoignages et anecdotes de ma grande-tante, fille de Pierre et sœur de mon grand-père.
Pour en savoir plus sur le parcours militaire de Pierre HOURTE, cliquer sur le lien.

jeudi 30 novembre 2017

Pierre Hourte, français de cœur, mais combattant allemand au Chemin des Dames



En ce dernier jour de novembre, je termine ma série d'articles sur le #geneathème du mois, proposé par Sophie de la Gazette des Ancêtres. Je vous propose aujourd'hui de découvrir le parcours de mon arrière-grand-père, Pierre Hourte. Français de cœur malgré plus de 40 ans d'annexion, il dut se résoudre à partir au front pour combattre en uniforme allemand sur le Chemin des Dames.

Début de la guerre et enrôlement


Pierre est né le 29 juin 1897 à Vinsberg, écart de la commune de Volstroff, en Moselle. A cette époque, le territoire était annexé par l’Empire allemand depuis 1870.

Au début de la guerre, Pierre était âgé de seulement 17 ans. Il suivait ses études au petit séminaire et était peut-être destiné à entrer au grand séminaire pour devenir prêtre. La guerre allait changer son destin.

Quoi qu’il en soit, en août 1914, il était dit que la guerre ne devait pas durer. Pourtant après 1915, le conflit s’enlisait et les victimes et décès se multipliaient des deux côtés du front. Pour compenser ces pertes, l’Empire allemand anticipa les appels des classes. C’est ainsi que la classe 1917 fut appelée dès 1916. 

En septembre 1917, Pierre était devant le fait accompli : il devait quitter sa famille pour partir sur le front. On imagine l’anxiété de ses parents, surtout que l’année d’avant, la veuve Catherine BAUR avait perdu ses deux fils : Pierre et Charles LANG.

Pierre fut appelé en septembre 1916 et fut engagé en tant que Landsturmpflichtiger (soldat en service territorial) au sein du bataillon de réserve du dépôt de recrutement du 202ème Régiment d’Infanterie de Réserve (R.I.R. 202). Il partait alors pour Berlin.

Instruction en entraînement à Berlin


Pendant la guerre, les recrues incorporaient des bataillons de réserve au sein des dépôts de recrutement pour être formés pendant une période courte, qui allait de 1 à 3 mois. Après cette période, ils étaient envoyés dans des dépôts de recrutement sur le champ de bataille (Feld-Rekruten-Depots).
Au sein du 202ème RIR, Pierre suivit une formation de près d’un mois. Il apprit notamment à utiliser son arme : le fusil Gewher 98 (également appelé Mauser 1898). Il reçut également une paire de botte et 7,10 Marks pour entretenir son matériel.

Le 27 octobre 1916, Pierre passa au sein de la 1ère Compagnie du Bataillon de réserve 204ème Régiment d’Infanterie de Réserve avant de passer, 12 jours plus tard au sein du Dépôt de Recrutement au Champ de bataille de la 2ème Division d’Infanterie de la Garde (Feld-Rekruten-Depot).

Une escouade allemande dans laquelle figure Pierre (Photo pers.)


Combats de position à Roye-Noyon


La mutation dans un Feld-Rekruten-Depot signifiait que Pierre allait être envoyé en entrainement dans les environs du champ de bataille.  Ces Feld-Rekruten-Depots étaient composés de 4 à 6 compagnies de 200 hommes chacune. Ils permettaient une formation finale des recrues aux conditions réelles et en lien avec les besoins opérationnels. Etant à l’arrière du champ de bataille, ils suivaient alors une formation adaptée aux besoins opérationnels de théâtre de guerre dans un contexte des plus réalistes. 

Après le 8 novembre, Pierre partit en train vers le champ de bataille. Il arriva dans le secteur de Roye-Noyon le 11 novembre 1916 pour y rester trois mois. Il participa notamment aux combats de position jusqu’au 11 février 1917.

Retour à Berlin au sein du R.I.R. 93.


Le 12 février 1917, selon l’ordre du commandement général du Corps d’Armée de la Garde, Pierre fut muté au Bataillon de réserve du 93ème Régiment d’Infanterie de Réserve  (R.I.R. Nr 93), à Berlin. Il y resta pendant près de 6 mois.

De cette période, j’ai pu récupérer une carte postale/photo de mon arrière-grand-père avec 5 de ses camarades de régiment, dont son meilleur ami, qui venait de Kœnigsmacker (village mosellan situé à quelques kilomètres du lieu d’où il était originaire). Au verso, on ressent sa volonté de rassurer ses parents : «  Je suis encore en bonne santé », « je n’ai pas reçu vos gants, mais je n’en ai pas vraiment besoin ». 

Le 3ème régiment des Garde-Grenadiers Elisabeth


Début août 1917, Pierre fut muté dans le 3ème régiment de grenadiers de la Garde "Reine Elisabeth" (Königin Elisabeth Garde-Grenadier-Regiment Nr. 3). Il partit alors sur le front, et plus particulièrement sur le secteur du Chemin des Dames, au sud de la commune de Pagny. Il y resta tout le mois d’août et au mois de septembre 1917.

Combats au Chemin des Dames, blessure et convalescence


A partir du 26 septembre, les troupes allemandes bombardèrent violemment les lignes françaises, et particulièrement le ravin d’Ostel situé au sud de Pargny. L’infanterie harcelait les travailleurs et guetteurs des lignes françaises avec des grenades à fusil, pendant que les canons (Minen de 240) démolissaient leurs travaux.


Convalescence à Hammeln (Photo. pers.)

C’est pendant ces combats que Pierre fut blessé le 30 septembre 1917. Il reçut une balle de fusil au niveau du pouce droit. Le pouce était ouvert et laissait entrevoir l’os. Très rapidement, on lui prodigua les premiers soins sur place avant d’être transporté à l’hôpital de campagne de Glageon (59) où il arriva le 2 octobre. Après 12 jours, son état permettait un rapatriement en Allemagne. Après un transport de plusieurs jours, il fut admis à l’hôpital militaire de réserve d’Hammeln (DE) où il restera en convalescence jusqu’au 3 janvier 1918. Mon arrière-grand père racontait toujours à sa fille (ma grand-tante) que pendant sa rééducation, il apprit à coudre, broder, tricoter… faisant de lui un parfait « homme de maison » !


Après sa convalescence, Pierre retourna au sein des compagnies de convalescence et ensuite de réserve du 3ème Régiment de la Garde, sans retourner sur le front.




En novembre 1918, la guerre était finie. Pierre revint alors chez ses parents. Plus de deux ans après avoir quitté le petit séminaire, il décida de rester aider ses parents à la ferme et de fonder une famille car, disait-il, « il est toujours plus agréable de se réveiller le matin avec deux paires de chaussons au pied du lit que de rester seul… ».


SOURCES :

  • MilitärPass de Peter HOURTE du 21/09/1916 à octobre 1918 (Document familial personnel) 
  • Témoignages et documents familiaux (carte postale envoyée par Pierre à ses parents en avril 1917, photographies)
  • Historique du 93ème Régiment d'Infanterie 1914-1918 (http://horizon14-18.eu/wa_files/historique_93ri.pdf)
  • David Stone, 2015. The Kaiser’s Army : The German Army in World War One (extraits en ligne).