samedi 17 août 2019

#RDVAncestral - Un retour aux sources, dans le village de mon enfance

Comme tous les troisièmes samedis du mois, nous sommes invités à rencontrer nos ancêtres dans le cadre du #RDVAncestral. Pris dans les formalités administratives et le déménagement de la maison de mes parents suite au décès de mon père, je n'avais pas préparé de rendez-vous pour ce mois d'août. Pourtant, une promenade dans le village de mes ancêtres va me faire comprendre que mes racines sont bien là.


Samedi 17 août 2019.

Bien loin de la chaleur de juillet, cette journée est marquée la fraîcheur. Le ciel gris et bas laisse s'échapper une petite pluie qui me fait penser au crachin breton que je connais bien, puisque la Bretagne est devenue ma terre d'adoption depuis de nombreuses années. Pourtant je suis en Moselle, sur la terre de mes ancêtres. Même si je suis en vacances, ces jours prennent une dimension particulière puisque je dois vider la maison de mes parents disparus. Trier, ranger, mettre en carton, jeter... rien de facile dans cette tâche où les sentiments contradictoires se mêlent. Les émotions se heurtent à la raison, les souvenirs aussi.

Malgré la pluie, je décide d'aller m'aérer... pour me changer les idées.

Je suis à Marange-Silvange. Cette commune où j'ai vécu est aussi l'endroit où mon arrière-grand-père, Pierre HOURTE, avait décidé de s'installer en 1932. Finie la maison familiale de Vinsberg, devenue trop vieille, trop loin de tout. Il faut dire que développement des usines et de la sidérurgie au début du vingtième siècle avait largement amplifié l'exode rural en Lorraine. 

Je déambule dans les rues du vieux village et m'engage au niveau de l'église Saint-Clément vers le chemin qui mène aux vignes qui ont été replantées depuis quelques décennies maintenant. Après quelques minutes de marche, j'arrive au pied de la Chapelle des Vignes et de la Croix de Mission, trempé. Je reprends mon souffle, m'essuie le front, et me retourne pour contempler le vieux village.

Pourtant, quel ne fut pas mon étonnement à la vue du paysage. Les maisons récentes ont disparue, tout comme l'autoroute. Le clocher de l'église est tout comme je l'ai connu sur des cartes postales du début du vingtième siècle. Sans nul doute, je m’apprête à vivre un nouveau Rendez-Vous Ancestral. 

Le village de Marange-Silvange dans la première moitié du XXème siècle (Source : Delcampe)

Je m'estime plutôt chanceux car mon arrivée dans le passé se fait sous le soleil et la chaleur. Rapidement, j'entends du bruit et des voix d'enfants et d'adolescents qui montaient du village vers la chapelle. J'aperçois alors quatre jeunes garçons, visiblement pressés. Ils arrivent rapidement à ma hauteur et me saluent poliment avant de monter vers les bois. 

L'un d'entre-eux se retourne alors vers moi, me scrute d'un regard curieux et décide de revenir à ma hauteur en criant à ses camarades  : "Allez-y, je vous rejoins tout de suite".

Ses yeux, son visage... je le reconnais. C'est mon grand-père, Pierre. Je décide d'entamer la conversation.
"- Re-bonjour jeune homme.
- Bonjour monsieur, excusez-moi de ma curiosité, mais j'ai une question à vous poser".
Je suis assez étonné. Peut-être a-t-il une idée sur mon identité ? Aurait-il eu vent de ma venue ? Je ne sais décidément pas quel comportement avoir dans le cadre du Rendez-Vous Ancestral : faut-il tout dire ? expliquer que je suis un descendant ? ou bien ne pas choquer en disant simplement que je suis un lointain cousin ?  Ayant répondu affirmativement, je lui laisse poser sa question :
"- Nous sommes en plein été, il fait très chaud, et pourtant vous êtes trempés comme si vous veniez de prendre une averse. Avouez qu'il y a quelque chose d'étrange".
Sur le coup, je ne m'attendais pas à cela. Je n'avais pas remarqué que j'étais resté complètement trempé malgré mon saut temporel. Pour autant, je retrouve dans cette remarque la vivacité d'esprit que l'on m'a tant décrite sur mon grand-père. Après quelques secondes de silence, j'arrive enfin à structurer une réponse :
"-Eh bien c'est une bien longue histoire que je ne pourrai malheureusement pas vous raconter jeune homme. Et si je vous la racontais, vous ne me croiriez pas".
Je vois mon Pierre froncer les sourcils. Je comprends que ma réponse ne lui convient pas. Malgré tout, remarquant sans doute que ses copains étaient déjà loin, il me salue et repart en courant sur le chemin qui monte vers les bois.

Je sens alors des gouttes de pluie tomber sur ma tête et l'eau ruisseler sur mon front. Me revoici en 2019. 

Malgré la brièveté de ce Rendez-Vous Ancestral, j'ai compris que cette entrevue avec mon grand-père n'était pas la dernière, et que nous allions sans doute nous rencontrer dans d'autres occasions. Même si je dois me défaire de la maison de mes parents, je sais qu'une partie de mes racines sont là, bien ancrées.

jeudi 1 août 2019

#Projet3Mois - Louis-Joseph WALENTIN, un soldat de la Grande Armée en Espagne (Saison 2 - Episode 4)

Je reprends ici mon dernier #Projet3Mois que j’avais laissé en suspens, faute de temps. Nous avions laissé Louis-Joseph WALENTIN au moment de sa conscription en juin 1807. Grâce aux nombreuses sources généalogiques et historiques, j’ai pu retracer son parcours dans la Grande Armée de 1807 à 1811. Je vous propose dans ce nouvel article de découvrir mon cheminement de recherche et les sources qui m’ont permis de retracer son parcours.

Mon point de départ : le répertoire alphabétique des soldats pensionnés en sous-série 2Yf


Mes premières recherches sur Louis-Joseph WALENTIN datent de fin 2012 (déjà 7 ans !). A cette époque, le Service Historique de la Défense (SHD) avait mis en ligne le répertoire alphabétique des dossiers de soldats pensionnés classés en sous-série 2Yf. Malheureusement, ce répertoire n’est plus accessible sur internet et il faut se déplacer dans la salle de lecture Louis XIV du château de Vincennes du SHD pour pouvoir le consulter.

Dans ce document, la liste des soldats renvoie à un numéro qui constitue la cote du dossier en question. Ainsi, pour Louis Joseph WALENTIN (extrait ci-dessous), la cote du dossier classé en archive est 2Yf28343. Vous voyez par ailleurs que Louis-Joseph a reçu une pension de soldat mais également pour blessures.

Extrait du répertoire alphabétique des dossiers de soldats pensionnés classés en sous-série 2Yf (SHD)


Sur cette base, j’ai réalisé une demande de reproduction du dossier en question fin décembre, qui m’a été envoyé… plus de 5 mois plus tard ! Cette attente ne fut pas vaine. Le dossier m’a apporté de nombreuses informations qui m’ont permis d’aller plus loin dans mes recherches.

Ce que j’ai appris dans le dossier de soldat pensionné


Le dossier de pension apporte des informations assez précises sur le parcours de Louis-Joseph :

  • Il est d'abord entré au 3ème Régiment d'Infanterie Légère le 23 juin 1807. 
  • Le 1er juillet 1808, il entre dans la composition du 119ème Régiment d'Infanterie et part ensuite en Espagne, où il participe aux campagnes de 1808, 1809, 1810 et 1811. 
  • Le 3 juin 1811, il est blessé à Astorga. Il a été atteint d'un coup de feu à l'avant-bras droit, fracturant le radius. La balle n'a pas été extraite.

Extrait du dossier de demande de pension de retraite de soldat de Louis-Joseph WALENTIN (SHD, 2Yf28343)

Retour aux archives départementales pour consulter la liste des conscrits de 1807


Mes recherches m’ont amené ensuite à retourner aux Archives départementales de la Moselle pour consulter la liste des conscrits de 1807. Les fonds des bureaux de recrutement de la Moselle sont classés en sous-série 2R et le document que je recherche est le 2R2 (Contrôle de départ des 2e-18e régiments d’Infanterie de ligne – 1806-1813). 

Je commence à éplucher les liasses de documents mais je ne trouve rien pour le 3ème Régiment de Ligne... :/

Ma persévérance va m’amener à regarder les autres listes de contrôle de départ quand je retrouve enfin Louis-Joseph, au sein du 13ème Régiment d’Infanterie de Ligne. Le dossier de retraite présente donc bien une erreur!

Je n'entrerai pas plus dans le détail de la conscription, puisque j'en ai déjà parlé lors de l'épisode 2 de ce #Projet3Mois.

Les registres matricules de la garde impériale et de l’infanterie de ligne


A la fin de l’année 2013, une bonne surprise va me permettre de continuer mes recherches sur Louis-Joseph : les registres matricules des sous-officiers et hommes de troupe des unités de la Garde consulaire, de la Garde impériale, de la Garde royale et de l'Infanterie de ligne pour la période de 1802 à 1815 ont été mis en ligne sur le site Mémoire des Hommes. Je plonge alors, tête baissée, dans la recherche de mon aïeul dans le registre du 119e régiment d'infanterie de ligne, formation au 1er juillet 1808 (SHD/GR 21 YC 844).

Après plusieurs longues heures de recherche, et au bout de la 279ème vue, je le retrouve enfin sous le matricule 1663.

Les signes descriptifs de Louis-Joseph ne changent pas par rapport au contrôle de départ des troupes. Il arrive au corps le 1er juillet 1808 dans le 4ème bataillon, 1ère compagnie en tant que fusilier. Il est dit qu’il a servi au 13ème Régiment d’Infanterie Légère depuis le 23 juin 1807. Le descriptif signal qu’il est congédié avec retraite le 27 décembre 1811.
Service Historique de la Défense – SHD/GR 21 YC 844- Registres matricules de l’Infanterie de ligne – Vue 279


Bien évidemment, mes recherches se seraient déroulées très différemment aujourd’hui puisque j’aurais pu aisément retrouver Louis-Joseph dans l'indexation des registres matricules réalisé dans le cadre du Projet Matricules 1802-1818 et mis en ligne sur Geneanet. Mais je me pose une question : aurais-je eu le réflexe d’aller voir également son dossier de pensionné ?

Résultat de la recherche de "Louis VALENTIN" dans l'indexation des registres des soldats napoléoniens sur Geneanet

Comment retracer le parcours de Louis-Joseph ?

Escena de guerra, Goya entre 1808 et 1812 (Domaine public)

La guerre d'Espagne, également appelée "Guerre d'indépendance" du côté espagnol, a débutée en 1808 après un insurrection des habitants de Madrid contre les français qui occupaient la ville, et qui ne tarda pas à s'étendre à tout le pays.  

L’armée de  Napoléon fut confrontée à une guérilla espagnole, soutenue par la Grande Bretagne. Cinq ans après, l'Armée se vit dans l'obligation de refluer au-delà des Pyrénées. L'Espagne envahit alors la France et elle obtint finalement la victoire avec les forces alliées.

Mais revenons au  119e  régiment d'infanterie de ligne. L’historique des régiments de l’époque napoléonienne est plus difficile à retracer car nous ne bénéficions pas de Journaux de Marche comme pour la Première Guerre Mondiale. Le généalogiste et l’historien doivent alors utiliser d’autres sources.

Une source extrêmement utile : le SEHRI

On sait, d'après la première page du registre matricule, que le 119ème régiment a été formé à partir du 13ème régiment provisoire, lui-même constitué de 6 bataillons de différents régiments d’infanterie de Ligne, sont le 13ème (tout ceci semble logique).

Les travaux réalisés par la Société d'Etudes Historiques Révolutionnaires et Impériales (SEHRI) nous renseignent plus précisément. Ainsi, le 119ème a été créé par décret du 7 juillet 1808, à partir des 13 et 14èmes régiments provisoires des armées d'Espagne, formés le 8 novembre 1808 à Prádanos de Bureba (Espagne) (Croyet J, 2011).

Le 13ème Régiment d’Infanterie Provisoire était donc composé de la manière suivante:
  • 1er bataillon de 4 compagnies du 55ème de Ligne 
  • 2ème bataillon de 4 compagnies du 17ème de Ligne 
  • 3ème bataillon de 4 compagnies du 43ème de Ligne 
  • 4ème bataillon de 4 compagnies du 48ème de Ligne. 
Les compagnies du 43e de ligne (et du 55ème ?) restèrent isolées en bataillon provisoire jusqu’à ce qu’elles puissent être réunis à leur corps qui sert en Espagne.

Le 14ème Régiment d’Infanterie Provisoire était quant à lui formé de la manière suivante :
  • 1er bataillon de 4 compagnies du 108ème de Ligne, 
  • 2ème bataillon de 4 compagnies du 72ème de Ligne, 
  • 3ème bataillon de 4 compagnies du 65ème de Ligne, 
  • 4ème bataillon de 4 compagnies du 13ème Régiment d’Infanterie Légère.
On retrouve effectivement Louis-Joseph dans la 1ère compagnie du 4ème bataillon. CQFD !

Les correspondances de Napoléon


Les correspondances de Napoléon à ses principaux ministres, généraux ou aux membres de sa famille nous apportent également des informations intéressantes sur le contexte de cette période.

Ainsi, dans une lettre du 11 novembre 1808 adressée au général Dejean, ministre directeur de l'administration de la guerre, à Paris, l'Empereur s'inquiète du manque de moyen du 119e, au point ou il demande à accorder rapidement des fonds pour confectionner notamment des souliers, des draps ou des habits !

Burgos, 11 novembre 1808
Au général Dejean, ministre directeur de l'administration de la guerre, à Paris
Monsieur le général Dejean, j'ai passé aujourd'hui la revue du 118e et du 119e régiment d'infanterie. Ces régiments, qui ont leurs dépôts près de Bayonne, n'ont aucune comptabilité. Accordez-leur les fonds nécessaires pour confectionner des souliers, et des draps pour faire des habits et des capotes, qu'on enverra à Bayonne. Ordonnez aux majors de former en France la musique et tout ce qui est nécessaire à ces régiments, et de le leur envoyer. Tous les sept nouveaux corps sont dans ce cas.

Les tableaux de blessés et tués de l'armée napoléonienne par Martinien

On retrouve sur wikipédia quelques informations sur les principales batailles engagées par le 119e régiment d'infanterie de ligne entre 1808 et 1811 : 
  • 1808 : Medina-del-Rio-Seco, Burgos, Saragosse 
  • 1809 : Santander • 1810 : Pont de Colloto, Pont de Santos, Cangas-d'Onisastaris, Pena-Cava, Avila
  • 1811 : Quintanilla-de-Valle 

Je n'avais pas plus de précisions avant que je ne trouve, en faisant des recherches sur Gallica, un ouvrage particulièrement riche en renseignements, intitulé « Tableaux par corps et batailles des officiers blessés et tués pendant les guerres de l’Empire (1805-1815) » réalisé par A. Martinien.

En citant les officiers blessés ou tués par date, il est ainsi possible, indirectement, de suivre le parcours des différents régiments. Autant dire que ce cher Aristide Martinien nous facilite grandement la tâche !

Extraits de l'ouvrage "Tableaux par corps et batailles des officiers blessés et tués pendant les guerres de l’Empire (1805-1815) » réalisé par A. Martinien (Source : Gallica, Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-LH3-33).
C'est ainsi que j'ai pu retracer le parcours du 119ème que vous trouverez ci-dessous sous forme de tableau.

Reconstitution du parcours du 119ème régiment de ligne de 1808 à 1811 d'après A. Martinien.

La carte ci-dessous permet de préciser les principaux lieux de combats.

Principaux lieux de combats et de passage du 119e Rgmt de Ligne de 1808 à 1811 (fond de carte : https://www.cartograf.fr/les-pays-espagne_2.php).

Conclusion :

Outre les registres matricules ou listes de départ, il est intéressant de s'aventurer dans des sources moins connues, mais qui permettent d'entrer un peu plus dans le détail du parcours d'un soldat pendant l'époque napoléonienne : correspondances de Napoléon, liste des soldats blessés ou tués, études de la SEHRI... Si vous connaissez d'autres sources, n'hésitez pas à m'en faire part !

Bibliographie et sources :


CROYET Jérôme, 2011. Les régiments de marche de l'armée d'Espagne 1808-1809. In "Le Bivouac", 2011-2. pp26-34. [En ligne]

MARTINIEN, Aristide, 1899. Tableaux par corps et batailles des officiers blessés et tués pendant les guerres de l’Empire (1805-1815). Edition Henri Charles LAVAUZELLE, Paris. 824p. [En Ligne].

NAPOLEON 1er. Correspondance de Napoléon Ier. Tome XVII / publiée par ordre de l'Empereur Napoléon II. Imprimerie Impériale, Paris. [En Ligne


Site internet de la Société d'Etudes Historiques Révolutionnaires et Impériales (SEHRI) : http://assosehri.fr/topic/index.html 

Archives départementales de la Moselle :
  • Affectation et contrôles de départ.  Infanterie légère (9e/24e régiments). Archives départementales de la Moselle, 2R8.
  
Service Historique de la Défence :
  • Registres matricules de l’Infanterie de ligne - 119ème Régiment d'Infanterie de Ligne, SHD/GR 21 YC 844-
  • Dossier personnel de solde de retraite - Dossier de Louis-Joseph WALENTIN, SHD 2Yf28343.

samedi 15 juin 2019

#RDVAncestral - Soldat malgré-moi


Voici quelques mois que je n’ai pas pris le temps de partir à la rencontre de mes ancêtres. Pour l’heure, je n’arrive pas à me concentrer et j’ai du mal à trouver l’inspiration qui me conduira à partir dans le passé. Une page blanche… voilà ce que j’ai sur mon écran d’ordinateur. Dépité, je me décide à me coucher… peut-être que la nuit portera conseil ?


Allongé dans le lit, mon esprit vagabonde. Mes pensées commencent à devenir vagues jusqu’à ce que je ressente des frissons qui me parcourent le corps. Puis, c’est comme si le gel m’envahissait : les pieds, les jambes, les mains… Je suis transi de froid. Au loin, j’entends des grondements sourds… comme du tonnerre. Ne sachant ce qui m’arrive, je n’ose pas ouvrir les yeux.

Soudain, je perçois les pas d’un homme qui avance vers moi en me criant d’un ton autoritaire : « Franzose ! Steh Auf ! Schnell !! ».

Je suis bien obligé d’ouvrir les yeux et de me confronter à la réalité qui est devant moi. Cet homme qui me demande de me lever est certainement un officier allemand. Mais dans quelle situation me suis-je mis ?

Sous ses ordres, je me lève et récupère le paquetage qui était à côté de moi ainsi qu’un fusil qui devait être le mien. L’officier quitte enfin la pièce en continuant à vociférer des mots que je n’arrive pas à comprendre. La peur m’envahit, je commence à paniquer, je frissonne.

Dans cette étrange situation, je n’ai même pas remarqué la présence d’un jeune homme à quelques pas de moi, un soldat allemand sans doute. Il se lève de sa chaise et vient dans la direction. « N’ayez crainte, je suis français, tout comme vous ». Le ton est posé, et ses propos rassurant arrivent à me calmer un peu. Pourtant… son visage… non, je ne rêve pas, ce jeune soldat est mon grand-père, mon papi que je n’ai jamais connu. Mes émotions se mélangent, des larmes se mettent à couler sur mes joues rougies par le froid.
 « -Je comprends, c’est difficile les premiers jours, mais on s’y fait. Enfin non… on apprend à vivre avec ses peurs et son dégout de la guerre. Je m’appelle Pierre.
-Bonjour Pierre. Enchanté. Je suis très heureux de vous connaître. Je m’appelle Sébastien
-Sébastien ? C’est un prénom plutôt rare ! » 

Pierre, Malgré-nous
Notre conversation est stoppée par un bruit assourdissant qui fait trembler notre baraquement. Alors que je sursaute, Pierre, en revanche, semble ne plus être étonné par ce qui se passe.

« - Je suis heureux de parler avec un compatriote dans la langue de nos parents. Cela fait plus d’un an que je ne suis pas rentré chez moi, en Lorraine. Mon père et ma mère me manquent terriblement et ici, nous n’avons plus aucune nouvelle de nos familles. J’espère qui ne leur est rien arrivé !
- Je le souhaite de tout cœur.
- Cette situation est éprouvante. Il y a des jours où je suis désespéré. La guerre est une abomination. Si je rentre, je me jure de ne jamais parler de tout cela. Ma famille n’a pas à entendre des atrocités pareilles. La vue des cadavres, des morceaux de chair… je ne supporte plus. Nous sommes en Lettonie depuis des mois. A quand la fin de cette guerre ? Reverrai-je un jour la maison de Marange ? Je rêve de ces matins d’été où le soleil vient doucement caresser mon visage, de ces moments où je pouvais jouer avec ma petite sœur dans les près derrière la maison… » 
Pierre commence à pleurer. La tristesse m’envahit également et nous tombons dans les bras l’un et l’autre, à la recherche d’un réconfort impossible dans cette situation.

Pourtant, ce moment de répit s’arrête brusquement lorsque l’officier allemand vient nous retrouver. Il nous ordonne de sortir pour aller combattre. Je dois alors suivre mon Pierre qui, essuyant ses larmes, avance d’un pas mécanique, comme s’il avait rangé ses sentiments au plus profond de son être.

A l’extérieur, l’air est encore plus glacial. La neige et le vent me paralysent les os. En rang, notre unité commence à marcher d’un pas décidé vers le champ de bataille. Pierre se tourne régulièrement vers moi, comme s’il voulait m’encourager à ne pas faiblir. Je connais effectivement le sort de ceux qui ne veulent pas entrer dans le rang…

Heeresgruppe Kurland - Feb 17, 1945: German Soldiers, 2Nd, Alemanes Ww2, (Source Pinterest)
Notre avancée est difficile dans la neige. Plus nous marchons, et plus le bruit des bombes et des mitrailleuses se fait assourdissant et régulier. J’ai peur, vraiment peur. Les larmes coulent à nouveau. Cette peur-là, je ne l’avais jamais ressentie. A mesure que nous progressons, les battements de mon cœur s’accélèrent. Maintenant, c’est mon corps tout entier qui tremble. Je me raidis, mon ventre est atrocement douloureux. J’ai la nausée, je ne me sens pas bien. Je n’arrive plus à respirer. Cette peur, terrible, celle qui paralyse, c’est celle qu’a vécu mon Papi pendant la guerre. Finalement, dans ce #RDVAncestral, c’est comme si je faisais corps avec lui.

Puis soudain, les évènements s’accélèrent. J’entends des cris en allemand que je ne comprends pas. La situation devient chaotique. Un premier obus vient s’abattre à quelques mètres de nous, puis un second. Nous sommes projetés à terre. Dans la confusion générale, la majorité de notre unité tente de s’enfuir alors que certains sont au sol, immobiles. J’entends des cris et des hurlements. Paniqué, je me relève et j’essaye de retrouver désespérément mon grand-père : « PIERRE !!! PIERRE !!! PIERRE !!!! ».

Le sol est jonché de débris et de choses que je ne peux pas décrire ici.

Je cherche.

Je crie.

Je hurle : « PIERRE !!! ».

Mon Dieu, où est-il ?

Enfin, il me répond. Il est à quelques pas de moi. D’une voix tremblante, il m’appelle : « Je suis là ! ». Il est blessé, très sérieusement. Je viens à lui et lui prends sa main. Dans son regard, je sens que la douleur est atroce. « Laisse-moi, c’est la fin. Personne ne viendra sauver un Franzose ».

Mais NON! Je ne peux me résoudre à laisser mon grand-père ici. Ce n’est pas possible ! Plusieurs minutes s’écoulent et lorsque le calme revient, un officier appelle l’ensemble des soldats encore valides à se repositionner. Me voyant indemne, il vient me trouver et m’arrache à Pierre en criant « Komm her ! Schnell ! ».

C’est une déchirure. Je hurle à en perdre la voix. Pourtant, c’est dans ce moment de ténèbres et de profond désespoir que vient le rayon de lumière qui transperce le chaos et vient apporter la lueur de l’espoir. Voyant la détresse de Pierre, un soldat allemand se détourne de son chemin pour aller à son chevet et lui procurer les premiers soins. Voilà. Pierre est sauvé.

Éprouvé mais soulagé par la prise en charge de mon grand-père, je perds connaissance.

Petit à petit, mon corps se réchauffe, mon esprit tente de revenir à moi et enfin, je me réveille, allongé dans mon lit… Me voici de retour de mon #RDVANcestral.

C'était un 11 février 1945, date à laquelle mon grand-père fut blessé par un éclat d’obus en bas de la colonne vertébrale. Sauvé par un soldat allemand, il fut temporairement paralysé puis hospitalisé au Réserve-Lazarett II Regensburg. Sans cette blessure, mon grand-père aurait sans doute péri quelques semaines plus tard, dans la débâcle de l'armée allemande dans la poche de Courlande...


samedi 16 mars 2019

#RDVAncestral - Première rencontre avec Louis-Joseph

Je n’ai en ce moment pas beaucoup de temps pour la généalogie et mes recherches sont pour l’instant en attente de moments plus propices. Pourtant, le #RDVAncestral m’offre l’occasion d’une parenthèse généalogique, me permettant de renouer avec mes ancêtres, ne serait-ce que l’espace de quelques instants… 



Après une journée de travail, je m’assois confortablement dans le fauteuil du salon. Fatigué, mes yeux se ferment. Mon esprit vagabonde alors dans diverses pensées qui me font voyager de souvenirs en réflexions. Puis, soudain, je me sens projeté dans un lieu que je ne connais pas. Me voici dans mon nouveau #RDVAncestral. Comme à chaque fois, je ne sais quel ancêtre je vais rencontrer, et ce sont toujours les mêmes questions qui se posent: où suis-je ? à quelle époque ? qui vais-je rencontrer ?

Ne sachant où aller, je suis le chemin de terre qui parcourt les forêts et les champs. Le fond de l’air est plutôt doux la couleur du feuillage des arbres me laisse à penser que nous sommes au printemps. J’aime beaucoup ces moments de découverte et de contemplation : prendre le temps de marcher, sentir, regarder, écouter… Je pense que notre société a perdu quelque chose d’essentielle : le rapport au temps. Nous sommes aujourd’hui constamment pressés, tout doit être rapide et les réponses immédiates. Cet état de fait me désole, même si j’en suis tout autant contaminé.

Au détour d’une route, j’aperçois un jeune homme assis à terre, tenant la tête dans ses mains. Je décide de m’approcher tant il semblait triste et désœuvré. Serait-ce un de mes ancêtres ? Je suis à quelques pas de lui et attends quelques instants avant de lui signifier ma présence :
"- Bonjour, est-ce-que je peux vous aider ? "
A mes mots, il relève la tête et laisse apparaître son visage. Ses yeux bleus et ses cheveux roux ne me laissent guère de doutes. Je suis en compagnie de mon ancêtre, Louis-Joseph WALENTIN.
"- Vous êtes bien Louis-Joseph WALENTIN ? 
- Oui, me répond-il surpris, comment savez-vous qui je suis ? 
- Nous nous sommes déjà croisé à de maintes reprises, sans avoir pu échanger ensemble. Je m’appelle Sébastien. 
- Je ne m’en souviens pas. "
Bon, j’avoue avoir essayé de me rattraper comme je pouvais. Je n’arrive toujours à me mettre à l’idée de divulguer entièrement la vérité sur mon identité et sur l’époque d’où je viens… Comment réagirait-il en apprenant cette impossible vérité ? Bon, peut-être ai-je trop regardé "Hibernatus"... Je décide de poursuivre la discussion :
"- Permettez-moi de vous aider. Vous semblez très triste ? Que faites-vous assis au bord de ce chemin ? 
- Je rentre de Vigy où a eu lieu la conscription. J’ai malheureusement tiré le mauvais numéro et je vais devoir quitter ma mère dans quelques jours… 
- Je comprends. 
- On dit que les soldats tombent souvent malades et que la fièvre cause plus la mort que les combats. 
- J’imagine vos peurs. 
- Peur ? Non, je n’ai pas peur. Je suis attristé pour ma mère, pour ma famille. Nous sommes dans une situation plutôt miséreuse. Mon père est certes revenu d’émigration, mais nous n’arrivons pas à vivre correctement. Mon travail de manœuvre permet d’apporter un peu d’argent pour nous. Avec mon départ, ce sera plus compliqué."
Louis-Joseph décide alors de se relever. Nous continuons à marcher tous les deux d’un pas lent et je lui laisse me confier ses sentiments et ses craintes. Malgré ses 18 ans, il est tout à fait conscient de ses responsabilités et des conséquences de son départ pour lui et sa famille. De mon côté, je sais tant de choses sur sa destinée, mais je n’ose lui en parler : sa blessure, le décès de sa mère, deux ans plus tard...

Très rapidement, je sens que mon rendez-vous se termine et mon esprit me rappelle vers d’autres pensées. Je salue alors Louis-Joseph en espérant de tout cœur pouvoir le rencontrer à nouveau..

mercredi 20 février 2019

#Projet3Mois - Quand une étude sur les conscrits de 1807 m'amène à étudier la taille de nos aïeux (Saison 2, Episode 3)


En réalisant l’étude sur la conscription de Louis-Joseph WALENTIN, j’ai découvert une source historique très riche qui nous renseigne sur différents aspects de la jeunesse masculine de cette époque. En effet, les données issues des archives militaires procurent des échantillons sans doute assez représentatifs pour réaliser quelques études statistiques et anthropométriques des jeunes hommes de l’époque. 


Je vous propose de nous arrêter un instant sur les conscrits de 1807 de la Moselle, partis au 13ème régiment d’infanterie légère (ou 13ème léger). Vous verrez qu'au delà des éléments statistiques relevés sur la couleur des cheveux ou les professions, j'ai essayé d'aller un peu plus loin sur la taille des conscrits, mais aussi de nos ancêtres...

Compilation des informations


La liste des conscrits du contrôle de départ du 13ème léger compte 157 hommes dont certains ont été remplacés ou réformés. J’ai compilé l’ensemble des informations sous la forme d’un tableau Excel afin de pouvoir réaliser quelques analyses statistiques. J'ai notamment renseigné pour chaque homme sa date et son lieu de naissance, sa commune de résidence, l'identité de ses parents, sa taille, la couleur de ses cheveux, sa profession... Ce tableau m'a également été utile pour suivre la destinée de certains d'entre eux au cours de leur carrière militaire (mais ceci est un autre sujet que je traiterai un peu plus tard...).

Voici à quoi ressemble mon tableur excel :

Base des conscrits mosellans de l'année 1807 entrés dans le 13ème Régiment d'Infanterie Légère (AD57 - 2R8)


La couleur des cheveux


Ma première analyse concerne l'étude de la couleur des cheveux. La liste des mosellans du 13ème léger fait apparaître six couleurs de cheveux : noirs, bruns, châtains, châtains clairs, blonds et roux. Le graphique suivant permet de voir la répartition des différentes couleurs de cheveux.

Couleur des cheveux des conscrits mosellans de l'année 1807 entrés dans le 13ème léger (AD57 - 2R8)

Le châtain prédomine (50% des conscrits), mais ce chiffre est plus faible que la moyenne nationale pour l'année 1810 (étude réalisée par Houdaille en 1988). On peut noter la présence de deux roux, parmi lesquels mon aïeul Louis-Joseph WALENTIN dont la rousseur avait été notée comme étant un de ses signes particuliers !


La taille des conscrits mosellans de 1807


L’étude réalisée à partir de mon échantillon de 157 hommes de 18 à 25 ans fait apparaître que les conscrits mosellans de 1807 avaient une taille moyenne de 162,5 cm. Le plus grand mesurait 177,2 cm et le plus petit 154,9 cm. Parmi eux, Louis-Joseph était un plus grand que la moyenne avec 165,5 cm. Statistiquement, cela signifie que 82% des conscrits étaient plus petit que lui.

Ces résultats sont tout à fait concordants avec les observations réalisées par Bernard KAPPAUN dans son étude sur la conscription en Moselle où il a calculé que la taille moyenne des hommes oscillait entre 1,656 m et 1,626 m (KAPPAUN, 1987).

Attention cependant, ce chiffre surestime la réalité car les conscrits qui mesuraient moins de 1,539 m étaient exemptés. L'étude de Bernard KAPPAUN signale par exemple que neuf conscrits de l'An XIV de la commune d'Augny (près de Jouy-aux-Arches) se singularisent par leur petite taille. Ils ont respectivement : 1,217, 1,147, 1,367, 1,150, 1,217, 1,622, 1,187 et 1,127 m !

Taille et métiers

L'intérêt des bases de données est de pouvoir analyser et comparer un peu près tout ce qui peut être comparable (ou pas!). Sur la base des métiers renseignés dans le registre de contrôle de départ, j'ai calculé la taille moyenne par "catégorie socio-professionnelle" dont les résultats sont présentés dans le tableau ci-dessous.

Métiers et taille moyenne des conscrits mosellans de 1807 entrés dans le 13ème léger (AD57 - 2R8)

On remarque assez rapidement que les métiers du bois (bucherons notamment) ainsi que les vignerons et artisans se détachent très nettement des autres conscrits. Leur taille moyenne est en effet significativement plus élevée que les autres catégories, ce qui laisse à penser que leur niveau de vie devait sans doute être meilleur.  Les cultivateurs, laboureurs présentent des tailles sensiblement égales à celle des journaliers et manœuvres et sont au bas de l'échelle.


De la taille de nos ancêtres


Donc, si l’on s’en tient à ces données statistiques, nos ancêtres étaient plus petits que nous (du moins les conscrits de l'année 1807).

D'après un chiffre que j'ai retrouvé sur Wikipédia (et que je n'arrive pas sourcer), en 2006, la taille moyenne des jeunes hommes en France était de presque 1,78 m pour les 18-29 ans, soit 15 cm de plus que les jeunes de 1807... Pour moi qui mesure 1,79 m, j’aurais fait figure de géant !

On dit souvent que nos ancêtres étaient effectivement plus petits. Pourtant, en étudiant un peu plus la question, je me suis rendu compte que la réalité était bien plus complexe...

Non, nos ancêtres n'ont pas toujours été plus petits que nous !


Il est possible de retrouver la taille de nos ancêtres via différentes sources. Pour les périodes anciennes, l'archéologie apporte des renseignements utiles grâce aux squelettes et cercueils retrouvés dans les sites d'inhumation. A partir du 17ème siècle, les archives militaires apportent, du moins pour les hommes, des données anthropomorphiques sur la taille des soldats et conscrits.

J'ai lu dans un document réalisé par Alsace, Culture et Patrimoine, que durant l'histoire récente (début du moyen-âge à nos jours), la taille des hommes a beaucoup varié (Jacob, 2015).

D'après une étude réalisée dans 80 cimetières de la ville de Berne, on a pu constater que la taille moyenne des hommes au début du moyen-âge était comprise entre 1,70 et 1,75 m (vous avouerez que ceci est nettement supérieur à la taille des conscrits de 1807...). Des études de paléo-anthropologie ont d’ailleurs confirmé ces éléments en expliquant que la taille moyenne des hommes entre le 9ème et le 11ème siècle devait être légèrement supérieure à celle d’aujourd’hui (étude réalisée par Richard Steckel de l’Ohio State University). La taille aurait ensuite diminué entre le 12ème et le 16ème siècle pour atteindre un minimum aux 17ème et 18ème siècles (Jacob, 2015). 

Les archives militaires : des sources de taille !


De nombreux chercheurs ont réalisé des études anthropomorphiques sur la base des données militaires de l'ancien régime à nos jours. 

Une étude réalisée par John Komlos en 2003 a pu démontrer, que la taille moyenne des hommes a fortement varié entre 1670 et 1765 comme le montre très bien le schéma ci-dessous extrait de son excellent article.

Évolution de la taille des soldats français de 1670 à 1765 (Source : Komlos, 2003).

En réalité, la taille moyenne était fortement dépendante des conditions de vie. On imagine ainsi très bien que lors des périodes de famines et d’épidémies, les tailles ont pu baisser par rapport à des périodes plus prolifiques. Ainsi, l'étude de Komlos va plus en loin en démontrant une corrélation entre la taille des jeunes hommes et le prix du blé à Beauvais de 1697 à 1750.

L'évolution de la taille de nos ancêtres est révélatrice des conditions de vie de l'époque où les aléas climatiques, épidémies et guerres, pouvaient limiter considérablement les ressources alimentaires et impacter la croissance des enfants et jeunes adultes.  

Essai d'une reconstitution de la taille des hommes de 1200 à nos jours

La diversité des sources sur le sujet de la taille de nos ancêtres m'a amené à synthétiser ces informations sous la forme d'un tableau et d'un graphiques (les sources sont citées en bas de l'article).


Bien évidemment, il faut prendre ce graphique avec précaution car il juxtapose différentes informations issues de sources et de protocoles différents (il existe donc des biais que je ne peux corriger). Pour autant, il permet de réaliser une synthèse sur les données anthropomorphiques de nos aïeux, hommes, depuis plusieurs siècles.



En conclusion :


Au démarrage de mon analyse statistique sur les conscrits mosellans de 1807, je ne pensais pas partir sur une réflexion sur la taille de nos ancêtres. J'ai appris que nos aïeux n'étaient pas forcément si petits que cela, et que leur taille n'était qu'une des nombreuses conséquences visibles des conditions de vie de leur époque.

Sources :


Registre du contrôle de départ des conscrits mosellans de l'année 1807 pour le 13ème régiment d'inganterie légère (Archives départementales de la Moselle - 2 R 8)


BERTILLON Jacques, 1886. La taille de l'homme en France. Journal de la société statistique de Paris, tome S26 (1886), p. 115-12. [En ligne]

CHAMLA Marie-Claude, 1964. L'accroissement de la stature en France de 1880 à 1960 ; comparaison avec les pays d'Europe occidentale.. In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, XI° Série. Tome 6 fascicule 2, 1964. pp. 201-278. [En ligne]

DJEDID, Karim et HAU, Michel, 2009. « Stature et malnutrition dans l'Alsace de la première moitié du XIXe siècle », Histoire, économie & société, vol. 28e année, no. 1, 2009, pp. 35-56. [En ligne]

HOUDAILLE Jacques, 1988. La couleur des cheveux en France : 1770-1940. In: Population, 43ᵉ année, n°6, 1988. pp. 1136-1137.

JACOB Pierre, 2015. Quelle était la taille de nos ancêtres ? Alsace Culture et Patrimoine. [En ligne]

KAPPAUN Bernard, 1987. La conscription en Moselle sous le 1er Empire. In : Les Cahiers Lorrains, 1987, N°2, pp. 181-201. Société d'histoire et d'archéologie de la Lorraine. [En ligne]

KOEPLE, Nikola, BATEN Joerg, 2005. “The Biological Standard of Living in Europe during the Last Two Millennia.” European Review of Economic History 9(1): 61–95. [En ligne]

KOMLOS John, 2003. Histoire anthropométrique de la France de l'Ancien Régime. In: Histoire, économie et société, 2003, 22ᵉ année, n°4. Enfant malade, enfant souffrant, sous la direction de Jean-Pierre Bardet et Scarlett Beauvalet-Boutouyrie. pp. 519-536. [En ligne]

Vous pouvez également lire l'article de Raymond Deborde sur ses "petits ancêtres" : https://arbredenosancetres.wordpress.com/2017/04/16/mes-petits-soldats-1-le-premier-empire-1804-1815/

samedi 16 février 2019

#RDVAncestral - Marche avec un inconnu

Comme chaque troisième samedi du mois, le #RDVAncestral est l'occasion de rencontrer nos ancêtres que ce soit dans des circonstances heureuses ou malheureuses. Pour ce trentième numéro, je vous propose de cheminer avec moi, à la rencontre d'une personne particulière...

***

Ce jour est un jour de février comme les autres, du moins, ni trop chaud, ni trop froid. J’habite sur cette terre bretonne depuis presque quinze ans maintenant et je n’arrive pas encore à m’habituer à ses hivers où le froid, le vrai, n’arrive pas à prendre ses quartiers. Qu’ils sont loin ces jours de neige et de froid où le thermomètre descend allègrement sous le zéro degré en plein après-midi ! Je regrette presque ma Moselle natale, terre de mes ancêtres… Enfin… la Bretagne a bien d’autres qualités qui me font rester ici, et c’est bien plus que le cidre et les galettes !

Je travaille en ce moment sur un dossier qui me prend beaucoup de temps et d’énergie et me demande à surpasser mon esprit créatif. Se concentrer, réfléchir, noter, barrer, se reconcentrer, imaginer… Bref, j’ai besoin de faire des pauses et de penser à autre chose, ne serait-ce que l’espace d’un instant. Pour cela, j’ai pris l’habitude de faire le vide, debout, devant la fenêtre de mon bureau. Je contemple alors le jardin et l’immense châtaignier qui se dresse au milieu de la prairie, admirant la beauté de ce que la nature peut nous offrir. Pourtant, ce matin de février, ce tableau vivant prend des couleurs et des traits qui suscitent en moi un sentiment tout particulier. Comme attiré par l’extérieur, je décide de m’octroyer une pause bien méritée pour poursuivre mes réflexions en cheminant au milieu des prés et des champs.

Écharpe au cou et bonnet sur la tête, je marche d’un pas léger et lent. La campagne est silencieuse et les oiseaux se font rares en cette saison. Sans doute attendent-ils des moments plus propices pour se lancer dans les premières notes du concerto du printemps. Pourtant, ces paysages me laissent plutôt dans la tête des airs de Moldau qui me transportent, bien au-delà de mes émotions.

Je marche depuis plusieurs minutes quand j’aperçois, au loin, un homme qui faisait de même, sur une route qui rejoignait la mienne. Les rencontres de promeneurs sont plutôt rares en cette saison me dis-je intérieurement. Nos pas se rejoignent enfin à la croisée des chemins et nous nous saluons. C’est la première fois que je vois cet homme, pourtant, j’ai l’impression de le connaître. D’une voie posée, il se propose de m’accompagner pendant un moment, ce que j’accepte volontiers.

Très vite, nous commençons à bavarder de la pluie et du beau temps et de tous ces sujets qui font généralement le commencement de toute conversation. Curieux d’en savoir plus sur mon compagnon de route, je lui demande si cela fait longtemps qu’il réside ici :
"- Et bien pour ainsi dire non. Je ne suis pas originaire de la région, me répond-il.
- Vous savez, moi non plus. Sans être indiscret, d’où venez-vous ?
- Je suis originaire de l’est de la France, d’un village situé non loin de Thionville. "
A ces mots, je me tourne vers lui, et je m’arrête. Je lui explique que je suis également originaire de la Moselle. Quelle coïncidence ! Tout aussi surpris que moi, du moins il me semble, il m’explique qu’il est né à Yutz et qu’il a vécu à Schell. Comment ? Schell ? Mon étonnement est à son comble car Schell est le village d’une partie de mes ancêtres. L’évocation de ces lieux m’amène alors à parler de généalogie et d’histoire familiale.
"- Tous ces sujets m’intéressent aussi, tout comme vous. Je suis issu d’une grande famille et mon père s’est marié par deux fois. Pourtant, avec mes demi-frères et sœurs, nous avons toujours réussi à nous entendre. Par contre, je ne sais malheureusement que très peu de choses sur mes grands-parents, excepté qu’ils vivaient plutôt modestement.
- Mes ancêtres étaient aussi des gens modestes
- Enfin, nous avons tout de même réussi à trouver notre place, et je suis optimiste malgré la morosité ambiante que nous vivons en France depuis plusieurs années !
- Oui, c’est clair.
- Vous voyez, j’ai tout de même réussi à être maire pendant quelques mandats, certes, dans une petite commune, mais il s'agit d'une grande responsabilité !
- Très certainement ! Et maintenant, que faites-vous ici ?
- Je suis de passage, en voyage, et je suis heureux de découvrir un endroit que je ne connaissais pas ! La campagne est belle par ici !"
A ces derniers mots, je me rends compte à quel point il a raison. Ces lieux sont si beaux et apaisants! En silence, nous continuons notre marche. Les champs laissent la place à une portion boisée qui s'ouvre ensuite vers un paysage de prairies et de bocage. Peu à peu, la brume se fend, laissant passer quelques rayons du soleil. Mon compagnon de route semble ému par ce spectacle, et cela me touche.

Pourtant, notre heureuse rencontre devait se terminer. Arrivé à un carrefour, nous devons prendre chacun une direction opposée et nous nous saluons chaleureusement :
"- Je vous remercie pour ce bout de chemin très agréable. En tout cas, je garderai un bon souvenir de mon court voyage en Bretagne !
- Merci à vous également. Je suis heureux d’avoir pu discuter avec un compatriote mosellan ! A bientôt peut-être !
- Sans nul doute ! A bientôt !"
Enchanté par cette conversation plutôt inattendue, je repars le cœur en joie et plein d’entrain.

Soudain, après quelques minutes, sans que je puisse prendre le temps de me retourner, je l’entends crier au loin :
« Et au fait, je ne me suis pas présenté ! Je m’appelle Jean COQUARD et je suis heureux d’avoir fait votre connaissance mon enfant ! » 
Bon sang ! Jean COQUARD, mon ancêtre à la 7ème génération !

Je me retourne mais trop tard, le voilà disparu !

Finalement, ce jour est un jour de février pas comme les autres, où j’ai pu déambuler et discuter, sans le savoir, avec l’un de mes ancêtres…

vendredi 8 février 2019

#Projet3Mois - Comment Louis-Joseph WALENTIN a tiré le mauvais numéro lors de la conscription... (Saison 2, Episode 2)

Mes recherches entamées dans le cadre de mon #Projet3Mois se sont poursuivies ces dernières semaines. Dans ce deuxième épisode, j'ai essayé de reconstituer un moment marquant de la vie de Louis-Joseph WALENTIN : la conscription. En effet, en juin 1807, alors qu'il n'avait pas encore 19 ans, il dut malheureusement quitter sa famille pour partir combattre dans les troupes de l'Empereur. Il y restera plus de quatre ans. 

Voyons comment, à partir des documents d'archives, de publications et d'études historiques, j'ai pu reconstituer les semaines de l'année 1807 qui ont bouleversé la jeune existence de Louis-Joseph.


La conscription : les bases du recrutement militaire de l’an VI à 1814

La conscription est apparue par la loi du 19 fructidor de l’An VI, également appelée « Loi Jourdan-Delbrel », qui restera en vigueur jusqu’en 1814 (Pigeard, 1997). Le principe de la loi est simple : « Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie ». Ainsi, tous les jeunes de 20 à 25 ans doivent être inscrits sur les registres communaux. Ils sont ensuite répartis en 5 classes et chaque année, une ou plusieurs classes sont appelées en fonction des besoins militaires.

Les levées sont commandées par un organisme central annexé au Ministère de la Guerre. Un sénatus-consulte arrête ensuite le contingent national et un décret impérial fixe la date de la levée. Les effectifs sont ensuite répartis par département. A son tour, le préfet répartit les effectifs par arrondissement et ce sont les sous-préfets qui chiffrent les contingents par canton.

La levée des conscrits de 1808 en Moselle 


Depuis octobre 1806, la France fait face à une coalition formée par le Royaume-Uni, la Russie, la Suède et la Prusse. Pourtant, malgré ses victoires en Prusse, Napoléon subit de lourdes pertes et la bataille d’Eylau, le 8 février 1807, fut une véritable boucherie. L’Empereur fait donc lever la classe 1808 dès le mois d’avril 1807 et demande 80 000 hommes. Les jeunes partiront donc avec plus de 20 mois d’avance sur l’âge légal.

Le département de la Moselle doit fournir 848 conscrits dont 636 pour l’active. C’est le préfet Vaublanc qui est en charge des opérations (Kappaun, 1987).


La faute à pas de chance… ou comment tout est une question de statistiques

En 1807, Louis-Joseph vit avec sa mère, Catherine VALENTIN, et son beau-père, Jacques REGULIER dans la commune des Étangs, située dans le canton de Vigy. Le chef-lieu est à environ 10 km de routes et chemins du domicile de la Louis-Joseph.

Les Etangs, Lüe et Vigy (Fond de carte : Carte d'Etat-Major - IGN - Géoportail)

Comme dans chaque commune, le maire des Étangs doit réaliser la liste alphabétique des jeunes selon un cadre fourni par le préfet. Étant donnée la taille relativement modeste de la commune, la liste des conscrits ne devait pas être très longue.

D’après les données démographiques historiques, la population de la commune des Étangs devait être d’environ 450 personnes en 1807 (Source). Je me suis demandé quel était le nombre de jeunes hommes de la classe 1808 et résidant dans la commune. Dans un premier temps, on peut considérer les naissances de 1788. Les registres paroissiaux nous indiquent quatre garçons pour cette année.

D'une autre façon, je me suis intéressé aux statistiques démographiques du début du 19ème siècle en Moselle. En 1807, on peut estimer que la population de la Moselle était d’environ 390 000 personnes (source Wikipédia) et celle du canton de Vigy était d’environ 10 000 habitants (Source: Kappaun, 1987).

Si je ne vous ai pas perdu, continuons encore avec quelques statistiques. Dans le tableau suivant, j’ai essayé d’évaluer, au regard des informations en ma possession, quel était, statistiquement, le nombre probable de conscrits venant du canton de Vigy, puis de la commune des Étangs. Je me suis basé sur les chiffres statistiques du Préfet Colchen qui donnait pour l’An 9, une population estimée de 4000 personnes de 20 ans (dont environ 2000 hommes) pour une population de 339 171 habitants. Cela signifie que les hommes de 20 ans représentent environ 0,6% de la population totale.


Ma méthode de calcul donne des résultats proches des chiffres réels des conscrits du canton de Vigy pour l'année 1812, avec un contingent légèrement plus important (25 conscrits).


A partir de ces quelques chiffres, on voit que les conscrits de la commune des Étangs devait se compter sur les doigts d'une main. En définitive, Louis-Joseph avait une "chance" sur trois de tirer le mauvais numéro...


Le tirage au sort et son cérémonial 


Huit jours avant le tirage au sort, et en plus des affiches et publications, les jeunes conscrits reçoivent du maire une convocation personnelle pour se rendre dans le chef-lieu de canton. Le jour J, les jeunes gens sont présentés au sous-préfet en présence des maires, de la maréchaussée et du capitaine de recrutement. Pour le canton de Vigy, ils devaient donc être une soixantaine de jeunes hommes.

Source : https://www.napoleon-histoire.com/volontaires-et-conscrits-sous-la-revolution-et-lempire/
Tirage au sort pour la conscription, Anonyme © RMN-Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée

Le tirage est réalisé au moyen de bulletins imprimés sur lesquels sont portés des numéros allant de 1 jusqu'au nombre de conscrits. Ces bulletins sont mélangés dans une urne de forme ronde et en verre blanc, visible de tous (Dumas, 1811). Ainsi, chaque conscrit est appelé pour tirer un bulletin, et plus le nombre est petit, plus le risque est grand de devoir marcher et entrer dans l’armée.

Après le tirage au sort, les conscrits sont appelés pour un examen : taille, observations physiques, infirmités… En cas de taille inférieure à 1,49 m ou de handicap physique, il sera réformé.

Finalement, dans ce jeu du hasard, Louis-Joseph n’aura pas eu de chance et sa taille de 1,65 ne l'empêchera pas de partir...


Les seules solutions : déserter, ou payer pour se faire remplacer 


A ce stade, il n’existe plus beaucoup de solutions pour Louis-Joseph pour ne pas partir. Soit il décide de déserter (à ses risques et périls), soit il trouve un moyen de se faire remplacer.

Il existe un délai de cinq jours après les opérations de tirage au sort, pour que le conscrit puisse substituer le nom d’un réserviste au sien du même canton et de la même classe (Source). D’après Kappaun, le remplacement était en moyenne de 100 francs, parfois beaucoup plus. D’autres sources mentionnent des montants de plus de 2000 à 6000 francs…

On sait qu’au début du 19ème siècle, en Moselle, le salaire moyen d’un journalier, en campagne était de 1,12 francs (Colchen, 1802). 100 francs équivalaient donc à 90 jours de travail pour un manœuvre comme Louis-Joseph. Cela était considérable (et encore, ce n’est que le tarif le plus faible que j’ai relevé).

L’affectation aux unités et le départ. 


Après ces délais, l’officier de recrutement de l’arrondissement affecte les jeunes gens à des unités précises. Ils sont ainsi convoqués au chef-lieu du département. A Metz, les conscrits sont cantonnés au Couvent des Carmélites avant d’être acheminés vers les dépôts d’unités.

Finalement, Louis-Joseph sera affecté au 13ème régiment d’infanterie légère, tout comme près de 150 jeunes mosellans de cette levée de 1808. Il partira le 5 juin vers Ostende.


Dans le prochain épisode, je m'attarderai un peu plus sur les 150 conscrits partis en juin 1807 dans le 13ème régiment d'infanterie légère, pour continuer dans les statistiques... Quelle était leur taille moyenne ? leurs métiers ? la couleur de leurs cheveux... ?

*****

Sources :


COLCHEN Jean-Victor, 1802. Mémoire statistique du département de la Moselle : adressé au ministre de l'Intérieur, d'après ses instructions. Impr. de la République (Paris), 196p.[En ligne

DUMAS, Mathieu, 1811. Instruction générale sur la conscription. F. Didot (Paris) 531p. [Enligne

KAPPAUN Bernard, 1987. La conscription en Moselle sous le 1er Empire. In : Les Cahiers Lorrains, 1987, N°2, pp. 181-201. Société d'histoire et d'archéologie de la Lorraine. [En ligne 

PIGEARD Alain, 1997. La loi Jourdan-Delbrel du 19 fructidor an VI : application et évolution en France du 5 septembre 1798 au 4 juin 1814. Thèse soutenue sous la direction de Jean Bart. Université de Bourgogne. 437p.

STREIFF Jean-Paul, 2017.  L'impôt du sang : la circonscription dans le département de la Meuse (1800-1815) - Projet Empreinte militaire en Lorraine [En ligne].

VIARD Paul, 1924. Études sur la conscription militaire napoléonienne. La désignation des « conscrits appelés à marcher » de 1800 à 1813 dans le département du Nord. In: Revue du Nord, tome 10, n°39, août 1924. pp. 169-197. [En ligne]

Archives départementales de la Moselle :

  • Affectation et contrôles de départ.  Infanterie légère (9e/24e régiments). Archives départementales de la Moselle, 2R8.
  • Registres de la paroisse des Étangs - BMS (1779-1789). Archives départementales de la Moselle 9NUM/203ED1E3 [En ligne]